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Full text of "Drôme"

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fflB Française 




LOUIS MAINARD 



PARIS 

CUREL, COTGIS & C* 






ï U . ^f- ; 




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BIBLIOTHEQUE SAINTE-GENEVIEVE 




D 910 




01025019 8 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 















Galerie Française 

•> 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE 

louis hiaixaud 

Ancien chef-adjoint du cabinet de M. le Ministre de l'Instruction 
publimie, Lauréat de l'Académie française. 

AVEC LA COLLABORATION DE : 

Recteurs, Inspecteurs généraux de l'Université, Inspecteurs d'aca- 
démie, Inspecteurs primaires, Doyens de Facultés des lettres, Pro- 
fesseurs agrégés des lycées et collèges, Publicistes, etc., etc. 

Mettre dans les mains de nos écoliers français un livre de lecture 
gui fasse revivre à leurs yeux et grave dans leur esprit, le passé 
historique de la terre natale avec son cortège d'illustrations et de 
célébrités, tel est le but de la « Galerie Française ». 

Divisée en quatre-vingt-six volumes — un par département — cette 
Galerie est, au premier chef, une œuvre de patriotisme et constitue 
un précieux instrument d'éducation civique : elle élargit heureuse- 
ment, dans le sens local, jusqu'à ce -jour un peu négligé, le champ 
des connaissances historiques de l'écolier; elle impose à l'esprit de 
ce dernier le souvenir, des gloires ou des mérites d'hommes qui sont 
nés du même sol que lui et ont immortalisé ce berceau commun, et, 
réchauffant par là son aille pour la terre delà Patrie, elle exploite 
noblement, pour la plus pure édification de la Jeunesse, le grand 
héritage de nos pires, si riche en glorieux exemples, si prodigue de 
fières leçons. 

La rédaction des quatre-vingt-six livres qui composent la « Galène 
Française » a été demandée aux plumes les plus autorisées ; il suffira 
de citer quelques noms : MM. RégisArtuud, inspecteur d'académie, 
chef du Cabinet deM. leMinislre de l'Intérieur, présidenldu Conseil; 
Compayré, recteur de l'Académie de Poitiers; Causeret, inspecteur 
d'académie, docteur es-lettres ; Chanal, inspecteur d'académie; 
Delaage, professeur à la Famille de Montpellier ; Adrien Dupuy. 
professeur agrégé au lycée Lakanal ; A. Durand, secrétaire de 
l'Académie de Paris ; Duplan, inspecteur général de lUniversité; 
E.des Essarts, doyen de la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand ; 
Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères ; Guillon, agrégé 
d'histoire, docteur ès-lettres ; Martel, inspecteur général de l'Univer- 
sité; Métivier, inspecteur général honoraire; Fleury-Ravarin, Con- 
seiller d'Etat; Riquet, professeur à l'Ecole alsacienne; A. Theuriet, 
lauréat de l'Académie française; Sevin-Desplaces, conservateur à la 
Bibliothèque Nationale; Tranchau, ancien proviseur du lycée 
d'Orléans; etc., etc. 

Chacun des livres de la « Galerie Française » forme un in-18 
jésus, tiré sur beau papier, illustré de portraits gravés sur bois 
et cartonné avec titre spécial. 

Prix du volume : 1 fr. SO. 



GALERIE FRANÇAISE 



DROME 



PAR 



LOUIS MAINARD^3?*7-. 

PROFESSEUR AU COLLEGE C H VM» ( "'\ 

, ■ 7<«/P rtViX 

LAUREAT DE L ACADEMIE FW*-HtAISE " \\ \ 




PARIS 

CUFJEL, GOUGIS & C ,E 

ÉDITEURS 

3 et 5, place de Valois 
Tous droits réservés 



DROME 



Le département de la Drôme porte le nom de la 
rivière qui le traverse de l'est à l'ouest. Sa superficie 
est de 661.615 hectares divisés en 4 arrondissements, 29 
cantons et 379 communes. Sa population est de 306,419 
habitants. Il fait partie de la 11° conservation forestière. 

Industrie et commerce. Riches produits agricoles, vins, 
soie, volailles, fruits, miel, fromages, huile de noix et 
d'olive, nougats réputés et confiserie de Montélimar, 
fruits confits ; filature et tissage de la soie, fabrication 
des grosses étoffes de laine ; filatures de coton, bonne- 
terie, ganterie de Valence ; tanneries, teintureries, 
exportation de bois de construction et de chauffage. 
Mais la grande richesse du pays consiste dans l'élève 
des vers à soie, dont le produit est considérable, ainsi 
que dans l'éducation des abeilles, dont le miel est estimé. 

Justice, cultes et armée. Le département de la Drôme 
est compris dans le 14° corps d'armée ; ses tribunaux 
sont du ressort de la Cour d'appel de Grenoble. Evêché 
à Valence, suffragant de l'Archevêque d'Avignon. Le 
culte protestant compte plusieurs consistoires. 

Instruction publique. Académie de Grenoble. Ensei- 
gnement secondaire : Collèges de Valence, de Montéli- 
mar, de Nyons, de Romans, cours secondaires de jeunes 
filles à Valence. Enseignement primaire : Ecoles nor- 
males d'instituteurs et d'institutrices, à Valence ; écoles 
primaires supérieures de garçons à Bourg-du-Péage, à 
Crest, à Dié, à Dieulefit, à Loriol, Montélimar, Romans 
et Valence; pour les filles, à Dié, Montélimar, Nyons, 
Romans et Valence. Cours complémentaires de garçons 
et de filles. Il y a 743 écoles primaires publiques (251 de 
garçons, 247 de filles, 245 mixtes), et 26 écoles mater- 
nelles), recevant 29.305 enfants de 6 à 13 ans. Il y a 
217 caisses d'épargne scolaires et 293 caisses des écoles. 
D'après le degré d'instruction des conscrits de la classe 
de 1891, le département occupe le 48° rang (le nombre 
des conscrits sachant au moins lire est de 93,1 sur 100). 



I. — LE PAYS ET LES GENS 



Le département de la Drôme appartient à l'an- 
cienne province du Dauphiné: il est situé dans la por- 
tion Sud-Est de la France, et tire son nom de la prin- 
cipale rivière qui le traverse de l'Est à l'Ouest. 11 est 
généralement montueux, surtout à l'Est. Son sys- 
tème orographique peut être considéré comme déri- 
vant des Alpes du Dauphiné; ilforme quatre groupes 
principaux : le premier au Nord de l'Isère, le second 
entre l'Isère et la Drôme, le troisième entre la Drôme 
etl'Aygues, le quatrième au Sud de l'Aygues. 

Le groupe au Nord de l'Isère est formé de grandes 
collines. Le groupe entre l'Isère et la Drôme est fort 
confusément enchevêtré ; il se partage en plusieurs 
chaînons. L'un sépare le département de la Drôme de 
celui de l'Isère et domine la rive droite de la Vernai- 
son. Un autre, se dirigeant à l'Ouest, commande la 
vallée de la Drôme ; il a pour point culminant le 
montAmhel et s'épanouit au delà en plusieurs rami- 
fications qui marquent les bassins de l'Isère et de la 
Drôme. Le groupe entre la Drôme et l'Aygues se dé- 
tache des Alpes du Dauphiné vers les sources de la 
Drôme. Le groupe au Sud de l'Aygues est formé de 
chaînons parallèles, orientés de l'Est à l'Ouest. 

A l'Ouest du département s'étend, du Nord au Sud, 
la grande vallée du Rhône, qui se distingue par sa 
fécondité. Ici les montagnes sont remplacées par des 



DRÔME 






coteaux tapissés de vignobles, par des plaines cou- 
pées de ruisseaux, couvertes d'abondantes moissons, 
et dans lesquelles les plantations de mûriers ont per- 
mis à la sériciculture de prendre un développement 
prodigieux. C'est dans cette partie de la Drôme que 
mûrissent, sous un soleil éblouissant, les vins renom- 
més de Donzère et de l'Ermitage. Il n'y a qu'une 
ombre à ce riant tableau : les crues soudaines des 
cours d'eau et surtout du Rhône. Les inondations 
sont le lléau du pays. 

Les habitants de cette région pittoresque et fertile 
se recommandent par d'estimables qualités. Si l'on 
en croit un géographe connu, « ils ont le caractère 
gai et vif; ils sont actifs, travailleurs, mais irascibles; 
ils ont conservé leurs mœurs beaucoup des Celtes 
leurs ancêtres ; leur hospitalité est franche et géné- 
reuse dès qu'ils ont pu surmonter une défiance natu- 
relle envers les étrangers. Peut-être sont-ils un peu 
processifs et apportent-ils dans le maintien de leur 
droit une opiniâtreté excessive; mais ils forment une 
brave et vaillante race, apte à comprendre les beau- 
tés de la science et des arts. » Le portrait est assez 
ressemblant, mais il n'est pas complet. Nous ajoute- 
rons que les habitants de la Drôme ont, presque à 
l'égal des Provençaux leurs voisins, la faculté de 
s'exprimer avec abondance et clarté et de souligner 
leur parole par le geste. Toutefois ce don naturel de 
l'éloquence, qui est d'ordinaire- signe de mobilité, 
n'enlève rien à la solidité de leurs convictions. Depuis 
cent ans ils comptent parmi les meilleurs champions 
de la patrie et de la liberté. Ils ont fourni à la Répu- 
blique ses premiers volontaires, aux armées de l'Em- 
pire un contingent sans cesse renouvelé de braves. 



LE PAYS ET LES GENS 7 

Avec leurs frères du département actuel de l'Isère, 
ils ont été les premiers à exiger de la royauté des ga- 
ranties et des réformes, sonnant ainsi le glas du ré- 
gime monarchique. Depuis, ils n'ont pas perdu une 
occasion d'affirmer leurs idées généreuses en matière 
politique. La république et la démocratie les comp- 
tent parmi leurs partisans les plus dévoués. 

Nous nous proposons de raconter la vie de ceux 
des enfants de la Drùme qui se sont distingués par 
leurs services militaires, leurs écrits, leur science, 
leur participation au gouvernement de l'Etat et leur 
éloquence. 



II. - AGRICULTEURS 



Rigaud de l'Isle (1761-1826). 

Louis-Michel Rigaud de l'Isle fut un célèbre agro- 
nome. Il naquit à Crest le 4 septembre 1761. 

Les hommes qui se sont occupés d'agriculture ont, 
en général, des notices bien courtes dans les traités 
de biographie. Que peut-on dire sur leur compte en 
effet? Ils cultivèrent le sol, menèrent une vie paisi- 
sible, firent quelque bien autour d'eux, et furent 
ensevelis sans éclat. Et cependant l'homme des 
champs rend autant de services à sa patrie que 
l'homme d'Etat ou l'homme de guerre. Il mérite tous 
nos hommages et c'est pour cela que le nom de ces 
humbles mais dévoués serviteurs de l'humanité 



DRÔME 



passe dans ces modestes notices avant la biographie 
des grands capitaines. 

Rigaud de l'Isle fut cependant soldat et commença 
par défendre ce sol à la culture duquel il se voua plus 
tard. 

Il avait trente ans, quand en 1792 la première 
coalition se forma contre la France. Aussitôt, 
sans hésiter, il s'engage dans un bataillon de volon- 
taires de la Drôme et court avec eux à la frontière. 
Il sert d'abord comme simple soldat, puis comme 
officier de génie. 

En 1796 il peut rentrer dans ses foyers et il se con- 
sacre alors tout entier à l'exploitation d'un domaine 
qu'il tenait de ses pères, la terre de l'Isle. 

Quel bien peut faire, parmi ses voisins,- un homme 
intelligentqui applique à la culture du sol les procédés 
scientifiques, recherche les meilleures méthodes, sim- 
plifie ou perfectionne les outils, étudie les fumures, 
enfin combat de toutes ses forces la routine et fait de 
l'agriculture une vraie science, la plus attrayante des 
sciences ! Intelligemment cultivée, la terre décuple- 
rait ses dons, et c'est dans l'agriculture, n'en doutez 
pas, plus que dans les conditions serviles de nos 
grandes cités que se trouvent le bonheur des indi- 
vidus et la prospérité des nations. 

Rigaud de l'Isle le comprit et fit de la cidture rai- 
sonnée et scientifique. 

Il existe dans le centre de l'Italie, près de la Médi- 
terranée, une région basse marécageuse, où des eaux 
abondantes croupissent, région malsaine, mais fer- 
tile, foyer de fièvre pendant quatre mois de l'année. 
Ce sont les Marais Pontins. 11 suffirait de dessécher 
cette plaine, de donner un écoulement aux eaux qui 



AGRICULTEURS 



y séjournent, pour qu'elle redevînt salubre, habitable, 
fertile et prospère. Auguste, ïhéodoric, plusieurs 
papes le tentèrent. 

Pie VI de 1778 à 1794, y exécuta des travaux, 
remarquables. Il conquit 18.000 hectares à la culture 
et il n'en restait plus au commencement du siècle 
que 2.000 encore submergés. En 1810 l'Empereur 
Napoléon envoya un certain nombre de savants 
étudier surplace la question du dessèchement de ces 
marais. Parmi euxRigaud était tout désigné pour sa 
compétence. 11 étudia la question et adressa sur ce 
sujet au ministre de l'Intérieur un rapport fort 
détaillé, fort étudié qui eut l'honneur d'être discuté 
au conseil privé. 

Cette même année, Rigaud de l'Isle, comme 
récompense de ses services, fut nommé membre du 
Corps législatif, devenu, en 1814, Chambre des 
Députés. Il y siégea jusqu'en 1815. 

Rigaud de l'Isle était membre correspondant de 
l'Institut. Il a laissé plusieurs ouvrages qui peuvent 
être encore consultés avec fruit : des Mémoires sur 
les causes de l'insalubrité de Pair, publiés dans la 
Bibliothèque universelle en 1816 et 1817 ; des 
Mémoires sur les engrais parus dans le recueil de la 
Société royale d'agriculture de la Drôme ; enfin 
citons encore de lui un Manuel sur F éducation du 
ver à soie, dont la culture, on le sait, fait une des 
principales richesses de nos pays. 



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DRÔME 



III. — HOMMES DE GUERRE 



Montbrnn (1530-1575). 

Charles Dupuy Montbrun, né au château de Mont- 
brun (Drômeï, appartenait à l'une des plus anciennes 
familles du Dauphiné : il fit ses premières armes en 
Italie sous les yeux de son père et se distingua dans 
les guerres de Flandre et de Lorraine. Ayant appris à 
son retour dans ses terres qu'une de ses sœurs s'était 
convertie à la réforme, il alla la trouver à Genève 
pour la ramener au catholicisme. Mais il fut lui- 
même gagné par l'éloquence de Théodore de Bèze 
et embrassa le protestantisme. Il fit construire dans 
son château une église que dirigea un pasteur et 
résolut de convertir ses vassaux par la force. En 
1560, le Parlement de Grenoble, ému parles agisse- 
ments de cet apôtre peu pacifique, le somma de com- 
paraître devant lui pour rendre comptede sa conduite. 
Sur son refus, il donna au prévôt des maréchaux 
ordre de l'arrêter. Montbrun fit ce prévôt prisonnier, 
l'enferma dans la prison de son château et pénétra 
dans le Comtat où il s'empara de Maloucène qu'il 
livra au pillage. 

A partir de ce moment commence pour Montbrun 
une vie d'aventures, de brigandages, d'atrocités, 
qui éclaire d'un triste jour cette époque de guerres 
religieuses, les plus terribles de toutes les guerres 
civiles. 

N'oublions pas que nous sommes en 1560. 
Charles IX vient de monter sur le trône. Autour de 



HOMMES DE GUERRE 



H 



cet enfant de dix ans les partis s'agitent se parant du 
nom de la religion pour dominer la France ; les 
catholiques qui ne veulent pas entendre parler de la 
liberté religieuse des protestants; les protestants, qui 
comme leur nom l'indique, veulent adorer Dieu à 
leur façon. 

Ces deux partis se balançaient alors assez exacte- 
ment dans le Midi. Aussi la lutte y fut-elle bien plus 
acharnée que dans le Nord. 

Avec ses grandes villes municipales, ses états pro- 
vinciaux de Provence, du Languedoc, du Dauphiné, 
le Midi avait déjà, ce n'est pas trop dire, l'esprit 
d'indépendance, l'esprit républicain. Nous avions été, 
depuis la guerre des Albigeois, les vaincus du Nord, 
nous avions subi sa conquête et, rongeant notre frein, 
nous portions toujours, au fond du cœur, le souvenir 
de nos anciennes libertés, nous avions nos mœurs, 
notre langue, même notre législation particulières. 

Pour les Rois qui nous voyaient de mauvais œil, 
ils nous connaissaient peu et ne nous visitaient que 
rarement, nous étions une autre France, taillable 
encore plus que l'autre et corvéable à merci. Aussi le 
Midi avait-il embrassé la réforme avec une sorte 
d'enthousiasme; il l'avait adoptée comme un sym- 
bole de liberté, comme une marque d'indépendance. 
Au xvi" siècle la moitié du Midi était protestante, et 
le calvinisme, très répandu, n'avait pas déplus fou- 
gueux, de plus farouches, parfois même, il faut le 
dire, de plus sanguinaires sectateurs que les monta- 
gnards des Cévennes et du Dauphiné. 

« Les ministres, dit Montluc, prêchaient publi- 
quement que les rois ne pouvaient avoir aucune 
puissance que celle qui plaisait au peuple ; d'autres 



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DRÔME 



I 






prêchaient que la noblesse n'était rien plus qu'eux. » 
Vous retrouvez là, dans la bouche de ces prédica- 
teurs, les théories qui ne sont devenues une réalité 
qu'en 1789. Grâce aux persécutions religieuses, la 
France a été retardée de plus de deux siècles. Et 
dans ce long intervalle, que de luttes, que d'injus- 
tices, que de sang versé, que de crimes! Et tant 
d'horreurs abritées sous le couvert de la rehVion, 
parfois même commandées par elle ! 

Dans le Quercy, dans le Languedoc, dans la 
Guyenne, c'était Montluc qui, à la tête des catholi- 
ques, mettait tout à feu et à sang, L'histoire raconte 
qu'il marchait toujours accompagné de deux bour- 
reaux chargés de pendre et de décapiter tout ce qu'il 
rencontrait de protestants. 11 se faisait gloire de sa 
cruauté, il les a lui-même racontées afin d'apprendre 
à ses enfants à être tels que lui et à se baigner dans le 
sang. 

Pour nous, c'est tout le contraire ; si nous nous 
attardons au récit de ces atrocités, c'est pour vous en 
inspirer une sainte horreur. 

Montluc avait des émules dans le Dauphiné et la 
Provence : le baron des Adrets et Montbrun, chefs 
des protestants, exerçaient leur cruauté envers les 
calholiques. « Il serait impossible, dit Pasquier, un 
auteur du temps, de vous dire quelles cruautés bar- 
baresques sont commises de part et d'autre. Où le 
huguenot est le maître, il ruine toutes les images, 
démolit les sépulcres et tombeaux, même celui des 
rois, enlève tous les biens sacrés et voués aux églises. 
En contre-échange de cela, le catholique tue, meur- 
trit, noyé tous ceux qu'il connaît de cette secte et en 
regorgent les rivières. » 



HOMMES DE GUERRE 



t 3 



Ne vous étonnez donc pas que Montbrun ait envahi 
les Etats du Pape, malgré les instances du cardinal 
de Tournon, dont pourtant il avait épousé la nièce. 
Assiégé à son tour, il se décide à traiter. Mais le traité 
est violé, et Montbrun, pour se venger, à la tète de 
quelques centaines d'hommes, se met à ravager tous 
les châteaux de son voisinage. On le poursuit, et le 
terrible capitaine est obligé de se réfugier en pays 
étranger avec sa femme et un jeune avocat de Gre- 
noble qui était un de ses plus fidèles amis. Mais cet 
ami lui tend un piège, et tout à coup Montbrun se 
voit assailli par des sicaires dans l'auberge où il avait 
cherché asile. 

Déguisé en paysan, il parvient à s'échapper et se 
réfugie à Mérindol où sa femme trouva le moyen de 
venir le rejoindre non sans avoir été dépouillée de 
tout ce qu'elle possédait. De là, toujours à travers les 
plus grands périls, les deux époux gagnent Genève, 
pendant que, pour se venger d'eux, leurs ennemis 
rasent leur château. 

Montbrun se trouvait à Berne quand la première 
guerre civile éclata. Quelle plus belle occasion 
d'assouvir sa soif de vengeance et de faire du mal à 
ses ennemis ! 11 se met sous les ordres du chef des 
Adrets qui l'envoie au secours des protestants de 
Châlons. A la tête de cinq cents arquebusiers il entre 
dans la ville, saccage les églises, pille les couvents; 
puis, apprenant que Tavannes marche contre lui à la 
tête des milices de Bourgogne, il évacue la ville, 
abandonnant à la fureur de^ ennemis ses coreligion- 
naires qui ne veulent pas le suivre. 

Il rentra alors en Dauphiné et porta la guerre dans 
le Comtat, théâtre de ses premiers exploits. La gar- 






1 4 



DRÔME 



nison de Mornas était composée des plus féroces 
saccageurs d'Orange. Il l'attaque, l'emporte d'assaut 
et livre ces brigands à la vengeance des Orangeois. 
Ceux-ci les massacrent sans pitié. Ils s'animaient au 
carnage aux cris de : Pague Ourenge! Pague 
Ourenge ! 

Les cadavres, attachés à des perches, furent jetés 
dans le Rhône avec cet écriteau : « Péagers d'Avi- 
gnon, laissez passer ces bourreaux, ils ont payé le 
tribut à Mornas. » Monlbrun retourna ensuite à Bou- 
line dont il avait fait son quartier général. 

La paix d'Amboise vint mettre un terme à ces 
atrocités. 

Dans la seconde guerre civile Montbrun contribua 
puissamment à repousser les attaques de Joyeuse 
contre Montpellier. Pendant la troisième, il combat- 
tit vaillamment à Jarnac. à la Roche-Abeille et à 
Moncontour. 

Il se trouvait en Dauphiné quand il apprit le mas- 
sacre de la Saint-Barthélémy. Cette nouvelle l'exas- 
péra. N'écoutant ni les exhortations de ses amis, ni 
les avances de ses ennemis, Montfirun, sourd à toutes 
les raisons, passe l'hiver à courir de château en châ- 
teau, accompagné de quelques ministres, pour 
raminer le courage de ses coreligionnaires. Dès le 
6 avril 1573, il lève l'étendard de la révolte. A la tète 
d'une petite troupe d'environ 200 hommes il s'empare 
d'Orpierre et de Serres, prend l'abbaye de Vif, esca- 
lade Saherne en plein jour, enlève successivement 
Condorcet, Noyons, "Vinsobres, Ménerbe. 

La paix est signée: Montbrun refuse de l'accepter 
et il se remet en campagne de plus belle, faisant 



HOMMES DE GUERRE 



15. 



trembler la province, portant la terreur jusqu'aux 
portes de Valence et de Crest. Rivron, Loriol, Allex, 
Grane, Boissac tombent en son pouvoir. Il pille le 
riche couvent de Virieu, mais il échoue devant Mon- 
télimar dont il tente en vain l'escalade. 

L'armée catholique, où se trouvait Henri III en per- 
sonne, vient mettre le siège devant Livron où com- 
mandaitle gendre de Montbrun, Roisse, qui y fut tué. 
Malgré la perte de son chef, le manque de munitions, 
l'héroïque petite ville repoussa tous les assauts, et 
l'armée royale, lasse de la résistance, fut obligée de 
se retirer. Montbrun put prendre ses quartiers 
d'hiver. 

Dès que le printemps revint, l'infatigable capitaine 
reprit les armes. Il emporte d'assaut LeSaix,Bays-sur- 
Bays, la Motte-Chalençon, Saint-André de Rozans, 
puis il va mettre le siège devant Chàtillon. Gordes, 
un des chefs de l'armée catholique, le force à le 
lever. Mais il prend sa revanche quelques jours 
après. Apprenant que cet officier retourne à Die, il 
se poste au pont d'Oreille avec quelques hommes 
résolus et lui tué 300 soldats. 

Le chef catholique, furieux, ne pouvant supporter 
cette défaite, rassemble des troupes de tous côtés, et, 
au mois de juillet, il marche contre les huguenots à 
la tête de 30 compagnies de gens d'armes et de 
9.000 fantassins. Montbrun n'avait à lui opposer que 
500 cavaliers et 800 arquebusiers. Il aurait pu refuser 
le combat et prendre position, comme le lui conseil- 
lait un de ses lieutenants, dans les défilés de Quint et 
de Saillans. Là il était inexpugnable. 

Mais Montbrun n'écouta que son courage. La fortune 
avait si souvent couronné son audace I II franchit 






■I 



i 6 



DRÔME 



donc la Gervaue près de Mirabel et s'avança à la 
rencontre de l'ennemi. D'abord la victoire parut 
pencher en sa faveur. Les soldats commençaient à 
dépouiller les morts, quand Gordes, profitant de ce 
moment de désordre, lança contre eux sa réserve. 

La déroute des protestants fut complète. Malgré 
des prodiges de valeur, Montbrun fut forcé de fuir. 
En franchissant un fossé, son cheval, épuisé de 
fatigue, s'abattit sous lui et lui cassa la cuisse. Il fut 
fait prisonnier et envoyé à Grenoble le 29 juillet. 

En apprenant cette capture, on raconte qu'Henri III 
manifesta une grande joie. Il se souvenait, qu'à son 
retour de Pologne, Montbrun avait pillé ses bagnges. 
Il lui avait écrit en termes hautains, pour lui 
ordonner de déposer les armes et le capitaine indocile 
lui avait répondu en termes non moins fiers : « Com- 
ment ! le roy m'écrit comme roy et comme si je le 
devais reconnaître ! Je veux qu'il sache que cela 
serait bon en temps de paix, et qu'alors je le recon- 
naîtrais pour tel, mais en temps de guerre, qu'on a 
le bras armé et le dos sur la selle, tout le monde est 
compagnon. » 

Ces fières paroles avaient profondément irrité le 
roi. Aussi en apprenant que Montbrun était prison- 
nier, il s'écria : « Je savais bien qu'il s'en repentirait ; 
il en mourra, et il verra à cette heure s'il est mon 
compagnon. » 

Condé, le duc de Guise même voulaient, ce qui 
était juste, qu'on traitât Montbrun comme prisonnier 
de guerre. C'est en vain qu'ils intercédèrent ; ils ne 
purent rien obtenir. « Soudain, raconte Brantôme, 
le roi manda à la cour de Grenoble de lui faire son 
procès et trancher la lête. » Les juges ne refusèrent 



HOMMES DE GUERRE 



17 



pas au monarque une tête qu'il leur faisait l'honneur 
de demander. 

On pansa donc avec le plus grand soin les bles- 
sures de Monthrun. 

Il n'aurait pas fallu que la mort vînt soustraire la 
victime à la vengeance du roi. On pressa le jugement 
et on se hâta de prononcer la sentence. Puis, comme 
la fracture de la cuisse empêchait le prisonnier de 
marcher, on le porta, assis dans une chaise, sur 
l'échafaud où il eut la tête tranchée. C'était le 12 août 
de l'année 157o. Il subit le supplice en héros, avec 
une constance, une fermeté admirables, se considé- 
rant comme un martyr et non comme un criminel. 
Ne s'était-il pas battu au nom de Dieu, dans l'intérêt 
de la religion et de la liberté? 

Quelque jugement qu'on porte sur ses actes, on ne 
peut lui refuser le surnom de « brave » qui lui fut 
accordé de son vivant. Du reste, le tribunal ^ut com- 
prendre toute l'iniquité de la sentence qu'il avait 
rendue. Dès l'année suivante, le jugemea^Mut ca^sé 
la mémoire de Montbrun réhabilitée eti&&ipreÔ8£diw 
procès furent détruites. 

Et maintenant, pourquoi tous ces récitefôg ■j&sxp&/ 
de carnage, dont la monotonie écœure et sdtahWe m 
nos âmes un si profond dégoût? Pourquoi ne pas 
tirer un voile sur toutes ces horreurs des guerres 
civiles et fratricides où les enfants d'une même 
patrie s'armaient au nom d'un Dieu qu'on ne com- 
prenait pas, d'un Dieu d'amour et non de vengeance 
et d'extermination ? 

C'est pour que vous puissiez apprécier mieux le 
temps de paix où vous vivez et que vous compreniez 
votre bonheur. Toutes ces fureurs, tous ces crimes, 






1 8 



DRÔME 



toutes ces souffrances, nous avons de la peine à les con- 
cevoir de nos jours. C'est que la passion qui lésa en- 
gendrés n'existe plus. La liberté religieuse est devenue 
chose vulgaire, commune, indiscutée. Mais en lisant 
le récit de toutes ces abominations, n'oublions pas 
par combien de sang, de larmes, de supplices, nos 
pères nous ont conquis cette précieuse liberté. 

Lally-Tollendal (1702-1766). 

Le comte Thomas-Arthur de Lally, baron de Tol- 
lendal, naquit à Romans en Dauphiné. Sir Gérald 
Lally, son père, était un catholique irlandais qui 
avait pris du service dans les armées françaises et qui 
lui inculqua dès l'enfance la vocation des armes. 

Thomas Lally se trouva dès l'âge de huit ans au 
camp devant Girone ; il se distingua à seize ans au 
siège de Barcelone. Entre temps, il avait fait et non 
sans succès ses études. 

Il parvint rapidement au grade de capitaine. Il 
n'eût tenu qu'à lui de monter, plus haut, grâce à la 
faveur du régent ; mais il ne voulut pas d'un avance- 
ment qui l'eût fait l'égal ou le supérieur de son père; 
et il attendit pour profiter de la bienveillance qu'on 
lui marquait personnellement que sir Gérald fût par- 
venu au grade de ma*réchal de camp, ce qui n'arriva 
que sous le ministère de Fleury. 

La guerre de succession de Pologne offrit aux deux 
Lally l'occasion de se distinguer. Ils combattirent 
côte à côte, notamment au siège de Philipsbourg, et 
le fils eut une fois le bonheur de défendre et de sau- 
ver son père. 

La guerre terminée, sir Gérald prit sa retraite, et 
le comte Thomas continua sa carrière avec un grade 



HOMMES DE GUERRE 



1!> 



supérieur. Il fut autorisé à mettre son épée au ser- 
vice du prétendant, petit-fils de Jacques II, qui fai- 
sait une tentative pour remonter sur le trône d'An- 
gleterre. Il essaya de lui recruter des soldats et de lui 
concilier des alliances dans les pays du Nord ; mais 




le désastre de Culloden rendit tous ses efforts inu- 
tiles, sans diminuer d'ailleurs la haine qu'il avait 
vouée aux Anglais. 

Cette haine lui lit accueillir avec joie la déclara- 
tion de la guerre qui est restée tristement fameuse 
dans notre histoire sous le nom de guerre de Sept 
ans. Il obtint d'être envoyé, avec le titre de lieute- 



20 



DROME 



nant-général, commander tous les établissements 
français des Indes orientales et partit avec un brillant 
état-major. Après une traversée mouvementée, il dé- 
barqua enfin le 28 avril 1758. Il s'empara aussitôt 
de Gondelour, riche cité des Anglais, située près de 
Pondichéry, puis il marcha sur Divicatte qui lui ou- 
vrit ses portes, Enhardi par ce premier succès il 
ordonna au lieutenant-colonel Bussy et au conseiller 
Moracin de le rejoindre avec leurs troupes : « Toute 
ma politique, leur écrivait-il, est dans ces cinq 
mots; ils sont sacramentels, plus d'anglais dans la 
péninsule. » 

Mais Lally fut mal secondé par Bussy, jaloux de sa 
gloire militaire. 11 dut lever le siège de Madras pour 
se porter au secours de Pondichéry menacée par une 
armée et une escadre anglaises. 

Abandonné de la fortune, il se replia sur Val- 
daour. « Ne vous découragez pas, lui criaient ses sol- 
dats, on nous a fait perdre la bataille, mais vous avez 
gagné l'armée. » 

Cependant, l'infortuné général se vit, par suite de 
l'abandon de ses collaborateurs, dans la douloureuse 
nécessité de remettre Pondichéry aux Anglais. Bussy 
sut exploiter habilement cette capitulation imprévue 
et toutefois inévitable. 

Il écrivit au ministère qu'il lui fallait la tète de 
Lally. Celui-ci, conduit prisonnier à Londres, put re- 
tourner dans sa patrie où l'attendaient la captivité et 
la mort. Le ministre de la guerre signa contre lui une 
lettrede cachet. Lally, qui aurait pu fuir a lia volontai- 
rement à la Bastille ; on l'y laissa dix-sept mois sans 
l'interroger. Enfin, on instruisit son procès. Le jour 
de l'interrogatoire arrivé, à l'aspect de la sellette, l'ac- 






HOMMES DE GUERRE 



21 



cusé, découvrant sa tête et sa poitrine pour montrer 
ses cheveux blancs et ses cicatrices, s'écria dans un 
magnifique élan d'indignation : « Voilà donc la ré- 
compense de cinquante ans de service. » Ces nobles 
paroles laissèrent insensibles ses juges qui le con- 
damnèrent à être décapité comme convaincu d'avoir 
trahi les intérêts du Roi et de la Compagnie des Indes. 
Cet arrêt excita dans le public un cri d'étonnement et 
d'horreur. Les amis du condamné essayèrent de met- 
tre à profit un sursis de trois jours qui lui avait été 
accordé, pour obtenir sa grâce du roi. Mais Louis XV 
resta inflexible. 

Les trois jours expirés, Lally fut conduit à la cha- 
pelle de la Conciergerie. Le greffier ayant commencé 
à lire le préambule de l'arrêt : « Abrégez, » dit le 
comte. Lorsqu'il entendit ces mots : « avoir trahi les 
intérêts du Roi », il interrompit et dit d'une voix 
tonnante : « Cela n'est pas vrai, jamais, jamais! » 

Après cette véhémente protestation, Lally parut se 
résigner à son sort. Il se calma et s'agenouilla comme 
pour prier. Mais ce n'était pas à la prière, c'était au 
suicide qu'il songeait. Il avait pris cette posture pour 
échapper plus facilement à l'attention de ses gardes 
et s'enfoncer dans le sein un compas, la seule arme 
dont il fût pourvu. Il ne réussit qu'à se faire une bles- 
• sure insignifiante. Le sort en était jeté, il fallait mou- 
rir sur l'échafaud. Lally en prit son parti, fit bon 
accueil au prêtre qui devait l'accompagner et se 
laissa lier sans résistance par le bourreau. 

Au pied de l'échafaud, deux commissaires du Par- 
lement lui firent demander s'il n'avait rien à leur 
déclarer. « Qu'on leur dise, répondit-il, que Dieu me 
fait la grâce de leur pardonner dans ce moment et 



22 



DRÔME 



que si je les voyais encore, je n'en aurais pas le cou- 
rage », et il reçut le coup mortel. L'arrêt de mort ne 
fut pas ratifié par l'opinion publique. Voltaire, qui 
par ses écrits immortels préparait, avec d'autres pen- 
seurs du xviii 6 siècle, l'avènement d'un régime de 
liberté, défendit avec courage, avec esprit et avec 
éloquence la mémoire de l'infortuné Lally. Les pro- 
testations presque unanimes du peuple français tou- 
chèrent le cœur de Louis XVI qui cassa, en 1778, 
l'arrêt du Parlement de Paris. La mémoire du comte 
était réhabilitée. Le fils du héros, puisant; dans son 
affection filiale une énergie peu commune et une élo- 
quence saisissante, n'avait pas peu contribué à l'ob- 
tention de cet arrêt vengeur qui lavait son père de 
l'accusation infâme lancée par ses ennemis envieux 
de sa gloire militaire. ' 

L'infortuné Lally fut réhabilité. Son procès a été 
revisé par l'opinion publique qui a depuis long- 
temps prononcé entre le condamné et ses accusa- 
teurs. 

Mais qui revisera celui de la monarchie? Nous 
avions aux Indes comme au Canada un empire 
colonial des plus florissants. Un gouvernement 
incapable et corrompu ne sut ni le défendre ni le 
conserver. 

Duplex mourut de chagrin et de désespoir, l'année 
même où le traité de Paris qui consacrait la perte de 
nos belles colonies fut signé. Nos frères Canadiens, 
mal soutenus, étaient livrés aux Anglais. Lally qui 
avait défendu, jusqu'au dernier moment, une lutte 
inégale, portait sa tête à l'échafaud. 

Le roi Louis XV avait perdu ses colonies d'Amé- 
rique ; il ne nous restait aux Indes que Chandernagor 






HOMMES DE GUERRE 



23 



et Pondichéry qui n'était qu'un amas de ruines. 
L'humiliation était profonde. Tous les fruits du cou- 
rage, de l'habileté, du dévouement passionné des 
Français, étaient recueillis par l'Angleterre. 

Don (1158-1799). 

Bon (Louis- André), général de la République, né 
à Romans, avait fait la guerre d'Amérique sous 
Rochambeau. Il fut chargé, en 1792, de commander 
un bataillon de volontaires. 11 se distingua brillam- 
ment à l'armée des Pyrénées- Orientales, et on Italie, 
surtout en Egypte où il contribua à la prise du Caire, 
d'El Arisch, de Gaza et de Jaffa. Bon était un des offi- 
ciers les plus remarquables de l'armée française. 11 
semblait appelé au plus brillant avenir s'il n'eût trouvé 
à Saint-Jean d'Acre une mort aussi glorieuse que pré- 
maturée. La ville de Valence, fière d'avoir donné le 
jour à ce vaillant homme, lui a élevé un monument. 

Napoléon, qui l'avait vu.à l'œuvre, le regretta et 
rendit un jour un bel hommage à sa mémoire. Dans 
une visite qu'il fit à l'Ecole militaire de Saint-Ger- 
main en 1812, l'Empereur, ayant vu sur la liste des 
élèves le nom de Bon, fit appeler le fils de son ancien 
compagnon d'armes. « Où est votre mère? lui 
demanda l'Empereur. — Sire, elle est à Paris. — Que 
fait-elle? — Elle meurt de faim. — Gomment? sans 
pension? s'écria Napoléon. — Nos réclamations ne 
sont pas parvenues jusqu'à vous. — Je veux réparer 
cette injustice, répondit Napoléon : allez à Paris, 
dites à votre mère que je vous fais baron et qu'à 
compter de ce jour vous jouirez tous deux d'une 
dotation. » 









DROME 



Servait (1741-1708). 

Joseph Servan . né à Romans le 1 2 février 1741 , entra 
dès sa jeunesse dans la carrière des armes et fut offi- 
cier du génie, puis sous-gouverneur des pages de 
Louis XVI. Bien avant la Révolution il avait adopté 
les principes qu'elle devait proclamer. Il avait même 
eu la hardiesse de publier, dès 1780, le. Soldai citoyen, 
après avoir donné à Y Encyclopédie plusieurs articles 
sur l'art militaire. Il fut nommé en 1790 colonel 
de l'un des régiments de la garde soldée de Paris, 
formée avec les gardes françaises. Il devint ensuite 
maréchal de camp et entra dans le ministère girondin 
avec le portefeuilledeIaguerre.il voulut aussitôt 
forcer le Roi à sanctionner le décret qui ordonnait la 
formation d'un camp sous Paris et la déportation des 
prêtres non assermentés. Louis XVI refusa et con- 
gédia, à la suite de la fameuse lettre de Roland, le 
ministère libéral et patriote. L'Assemblée Législative 
décréta que le ministère renvoyé avait bien mérité de 
la Patrie. Le peuple, par sa manifestation hardie 
mais prématurée du 20 juin, donna raison aux mi- 
nistres et à l'Assemblée. Dès que la Royauté fut ren- 
versée par la Révolution du 10 août 1792, l'Assemblée 
nationale rendit le pouvoir aux anciens ministres. 
Servan reprit donc le portefeuille de la guerre. Lors- 
que les Prussiens pénétrèrent en Champagne, il prit 
toutes les mesures nécessaires pour les repousser et 
eut l'honneur insigne de présider à la formation de 
l'armée qui devait, sous les ordres de Dumouriez, 
sauver à Valmy la Révolution et la liberté. 

Las des attaques que des révolutionnaires plus 
ardents que lui dirigeaient contre sa personne, Servan 



HOMMES DE GUERRE 2 5 

donna sa démission le 14 octobre 1792. On lui confia 
le commandement de l'armée des Pyrénées-Occiden- 
tales ; mais accusé peu de temps après par Robes- 
pierre et par Chabot, il se démit encore de ce com- 
mandement. Il fut ensuite mis en arrestation et 
traduit devant une commission qui lui fit grâce. 
Rendu a la liberté après le 9 thermidor, Servan fut 
employé dans les départements méridionaux. Il se 
rallia à Bonaparte et devint, sous le Consulat, prési- 
dent du conseil des revues et commandant de la Lé- 
gion d'honneur. Il mourut à Paris le 1 mai 1808. On 
a de lui deux ouvrages, outre ceux que nous avons 
déjà cités : 1° Projet de constitution pour l'armée fran- 
çaise I 790 ; 2° Histoire des guerres des Gaulois et des 
Français en Italie depuis Bellovèse jusqu'à la mort de 
Louis XVI. 



Championne! (1762-1800). 

Le général Championnet (Jean-Etienne), né à 
Valence en 17G2, était fils naturel d'un avocat dis- 
tingué et d'une paysanne. Ce fut par allusion à sa 
naissance qu'on le nomma Championnet, mot qui 
dans le patois du pays signifie petit champignon. Sa 
jeunesse fut orageuse. Il dut abandonner son pays 
natal. Il s'engagea dans les gardes wallonnes et servit 
au siège de Gibraltar. Passionné dès lors pour la 
carrière des armes, il lut avidement les ouvrages 
d'art militaire et les vies de grands capitaines. Parti- 
san des idées nouvelles, il embrassa avec chaleur la 
cause de la Révolution qu'il devait noblement servir. 
Il fut nommé commandant d'un bataillon de volon- 
taires nationaux et le conduisit d'abord dans le Jura, 
dont il apaisa les troubles sans effusion de sang. Sa 



•2 6 



DRÔME 



troupe fut ensuite réunie à l'armée du Rhin, puis à 
celle de la Moselle, que cpmmandait Hoche. Il con- 
courut à la prise de Spire, à celle de Worms et de 
Frankenthal, devint colonel à Arton, concourut a la 
reprise des lignes de Yissembourg, et reçut le titre 




de/divisionnaire pendant l'invasion du Palatinat. 11 
prît une part utile à la victoire mémorable de Fleurus 
remportée par le général Jourdan. Il combattit au 
centre de l'armée avec son corps, résista d'abord aux 
vigoureuses attacpies des généraux ennemis, l'archi- 
duc Charles et le prince de Kaunilz, et, ayant à son 
tour pris l'offensive, lança ses hommes sur l'ennemi, 
livrant successivement plusieurs combats et décidant 
finalement de la journée. 



> i 



HOMMES DE GUERRE 



27 



Cantonne à Cologne pendant l'hiver de 1794 à 
1795, il parcourut pour son instruction les bords du 
Rhin et visita plusieurs fois les champs de bataille fa- 
meux qui avoisinent ce fleuve. Il fit élever à Closter- 
camp un monument à la mémoire du brave cheva- 
lier d'Assas qui avait glorieusement sacrifié sa vie 
pour sauver l'armée française surprise par les Prus- 
siens. 

Championnet fut mis ensuite à la disposition de 
Kléber qui avait été chargé par le général en chef 
Jourdan d'effectuer le passage du Rhin. Il s'agissait 
de traverser le fleuve en face de Dusseldorf, dé- 
fendu par une garnison de 2.000 hommes et protégé 
par [un camp retranché où se trouvaient lo.OOO Au- 
trichiens, l'ne citadelle hérissée de 100 bouches à feu 
complétait les défenses de la place. Il fallait s'empa- 
rer de la ville à tout prix. Championnet fut chargé 
de cette périlleuse mission. 

Il partit de nuit avec 1 i compagnies de grenadiers 
et, arrivé au bord du Rhin, il dit à ses hommes : 
« Compagnons de mes périls, demain, au soleil le- 
vant, nous serons à Dusseldorf, ou nous serons tous 
morts pour la patrie. » 

Il les fit embarquer, menaçant de mort quiconque 
ferait feu durant lepassage.il était H heures du 
soir lorsque la flottille se mit en mouvement. La 
lune, levée depuis une heure, permettait à l'ennemi 
de voir ce qui se passait du côté des Français ; 
mais ceux-ci, loin d'être intimidés, sentirent leur cou- 
rage s'accroître parla certitude que leur triomphe 
n'en serait que mieux mis en lumière. Le feu de tou- 
tes les batteries autrichiennes fut dirigé sur la flottille 
sans l'empêcher de parvenir au rivage allemand. Les 



28 



DRÔME 



grenadiers, aussitôt débarqués, culbutèrent l'ennemi 
et Dusseldorf capitula. 

Championnet fut de toutes les opérations de Klé- 
ber sur le Bas-Rhin. Lorsque l'armée passa sous les 
ordres du général Hoche, chargé du commandement 
de l'aile gauche, il s'empara d'Altenkirchen et, fran- 
chissant le Lahn, tomba sur l'arrière-garde ennemie 
qu'il rejeta dans Guessen. Il emporta bientôt cette 
ville. Il se disposait à poursuivre les Autrichiens, 
lorsque les préliminaires de Léoben vinrent arrêter 
ses succès. 

Une armée destinée à agir contre l'Angleterre 
ayant été formée, Championnet eut le commandement 
d'une des ailes de cette armée. Le gouvernement bri- 
tannique, se voyant menacé, médita une surprise, et 
tenta, le 13 juin 1797, un débarquement à Blaken- 
berg. Championnet repoussa si vigoureusement les 
Anglais qu'il les obligea à prendre le large. Six cents 
hommes de son corps attaquèrent et défirent trois 
mille Anglais qui avaient débarqué près d'Ostende. 
La flotte britannique bombardait Ostende, pendant 
que ses troupes de débarquement essayaient de faire 
sauter les écluses de Schilikens, mais après deux 
heures d'un combat acharné, on s'empara de toute 
l'artillerie qu'elles avaient mise à terre. Championnet 
prit les mesures les plus propres à garantir Ostende 
d'une nouvelle tentative de la part de l'ennemi et 
forma un camp retranché pour mettre toute la côte de 
l'ancienne Flandre à couvert. Cependant, il n'avait 
point encore commandé en chef, lorsqu'en 1791, le 
Directoire le chargea de défendre la nouvelle Répu- 
blique romaine contre les entreprises de la cour de 
Naples. Championnet, dont le génie était fécond, créa 



HOMMES DE GUERRE 



29 



en moins de trois mois une petite armée, entra dans 
Rome et mit une garnison dans le château Saint- 
Ange, mais il dut céder bientôt devant le nombre. 
Mack, le futur vaincu d'Ulm, s'vançait à marches 
forcées avec 40.000 hommes. Championnet, averti 
à temps du péril, détacha deux corps pour observer 
l'arrivée de l'ennemi. Ne croyant pas pouvoir con- 
server Rome, il résolut de se poster en arrière, sur 
les bords du Tibre, entre Civita-Castcllana et Civita- 
Ducala, et là de concentrer ses forces pour reprendre 
l'offensive. En quittant Rome, il avait promis d'y ren- 
trer sous vingt jours ; il tint parole ! 

Mack cependant pénétrait dans la capitale des pa- 
pes à la tète des Napolitains qui commirent d'horri- 
bles excès, pillant les maisons des républicains, mal- 
traitant leurs personnes, s'acharnant même sur des 
cadavres, car ils déterrèrent le corps du général Du- 
phot pour le mutiler indignement. 

Ces excès ne firent que rendre Championnet plus 
désireux de tenir sa promesse. Il transporta une par- 
tie des forces qu'il avait dans les Marches, au delà 
de l'Apennin, et ne laissa au général Casabianca que 
ce qui lui était nécessaire pour retarder de ce côté la 
marche de l'ennemi. Le général Macdonald avait l'or- 
dre d'occuper la position fortifiée de Civita-Castellana. 

Les Napolitains rencontrèrent bientôt les Français; 
mais se rappelant l'héroïsme des vétérans de la cam- 
pagne d'Italie, ils n'osèrent se mesurer avec des guer- 
riers aussi renommés. Sur la route de Terni, un colo- 
nel napolitain fut enlevé avec tout son corps par le 
général Lemoine, pour le plus grand elïroi des enne- 
mis. 

Une tentative de Mack sur Civita Castellana ne 






30 



DRÔME 



réussit pas : un de ses lieutenants dut capituler à 
Cabri. Ces nouvelles effrayèrent le roi de Naples qui 
évacua Rome et laissa la place libre à Championnet. 
Celui-ci fit son entrée dans la ville éternelle, 17 jours 
après l'avoir quittée. 

Non content de ce succès, il réunit 15.000 hom- 
mes et marche à la conquête de Naples où une ré- 
volte venait d'éclater. Les Lazzaronis, écœurés de la 
lâcheté du roi et de l'insolence d'Acton, favori de la 
reine, s'étaient rendus maîtres de la ville, forçant la 
famille royale à chercher un refuge à bord de la flotte 
de Nelson. 

Le général français sut mettre à prolit ces circons- 
tances. Il eut facilement raison de l'armée royale et 
des révoltés Napolitains : il entra dans Naples et y 
organisa la, république Parthénopéenne. 

Il subit aiors une courte et injuste disgrâce. Pour 
avoir chassé de l'Etat napolitain un commissaire du 
directoire, convaincu de concussion, il fut destitué, 
rappelé en France et traduit devant le Conseil de 
guerre de Grenoble. Les débats du procès firent écla- 
ter son innocence : il fut acquitté et rétabli dans son 
commandement par un ordre de Bernadotte, ministre 
de la guerre, où on lisait ces flatteuses paroles : 

« Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers. Vous 
« voilà délivré. C'est au tour de vos oppresseurs à 
« être accusés par l'opinion publique. Votre cause est 
« devenue celle de la nation. Allez, et couvrez de 
« nouveaux lauriers la trace de vos fers. Effacez, 
« mais non! conservez plutôt cette honorable em- 
« preinte. Il est bon que le public ait sous les yeux 
« la preuve des attentats du despotisme. » 

De l'armée de Naples, Championnet passa bientôt 



HOMMES DE GUERRE 



31 






à celle des Alpes, où il vint remplacer Joubert, tué à 
Novi. La situation était tout à fait compromise : on 
était acculé dans le pays de Gênes, sans munitions et 
sans argent. Pour là première fois de sa vie, Cham- 
pionnet connut la défiance de soi-même. Il se sentit 
inférieur à la tâche et, dès qu'il sut Bonaparte revenu 
d'Egypte, il envoya sa démission au gouvernement 
et signala le vainqueur des Pyramides comme le seul 
homme capable de sauver l'Italie. 

Malgré son admiration pour Bonaparte, Cham- 
pionnet refusa son approbation au 18 brumaire. Il 
quitta ses emplois et se retira àÀntibes où il mourut 
en 1800. Dans son agonie, qui fut assez longue, 
Championnet ne parlait que de son armée et de la 
France ; il regrettait de ne pouvoir mourir sur le 
champ de bataille. Championnet était brave, modeste 
et généreux. D'une intégrité proverbiale, il mourut 
pauvre. Il fut enterré dans les fossés de la citadelle 
d'Antibes.où l'on voit encore son tombeau sur lequel 
sont gravés ces simples mots : « Ci-gît Champion- 
net, général de la République. » Son cœur a été 
transporté à Valence dans l'église de Saint-Ruf. Ses 
compatriotes lui ont dressé une statue colossale en 
bronze. C'est la digne récompense du désintéresse- 
ment avec lequel il a servi la Patrie et la République. 
Sa renommée n'est pas aussi éclatante que celles de 
Hoche et de Marceau; elle est aussi pure. 

Saint-Cyi* fugues (baron de) (1774-18-42). 

Le baron de Saint-Cyr Nugues, général français, 
naquit à Romans le 18 octobre 1774. Il fit ses études 
au collège de Navarre et se distingua de bonne heure 
par son intelligence et son amour du travail. Il rem- 



32 



DROME 



porta même le prix d'honneur au concours général. 

En 1791, il avait à peine dix-huit ans, quand on 
s'occupa de former et d'organiser les premiers 
bataillons des départements. Son frère aîné, tué plus 
tard à Aboukir et qui était capitaine de grenadiers 
au 8 e bataillon de la Drùme, lui offrit dans sa com- 
pagnie le grade de sergent : Saint-Cyr accepta, et, 
comme ses compatriotes Quiot du Passage, Rigaud 
del'Isle, il s'engagea dans un régiment des volon- 
taires de la Drôme. 

Mais la faiblesse de sa vue le força bientôt à se 
retirer de l'armée active ; on lui donna une place 
d'aide-commissaire des guerres et il fut envoyé à l'ar- 
mée des Pyrénées, puis, bientôt après, attaché à 
l'Etat-Major de l'armée d'Italie. La protection de 
Moreau le fit nommer sous-lieutenant. 

En 1799, le général Suchet le prit comme aide de 
camp. Il fit avec lui les campagnes d'Italie, d'Alle- 
magne, de Pologne, et rendit de grands services à 
Austerlitz, à Iena, à Pultusk. Quand Suchet fut mis 
à la tète du 5 e corps de l'armée d'Espagne, en 1808, 
Saint-Cyr Nugues le suivit en qualité de chef d'état- 
major et c'est Suchet lui-même, devenu plus tard 
duc d'Albuféra, qui rend à son collaborateur, dans 
ses mémoires, un témoignage des plus éclatants sur 
son mérite. « Son jugement sûr, dit-il, son exacti- 
tude, son dévouement absolu lui avaient acquis la 
confiance entière du chef de l'armée. » 

Au siège de Tarragone, Saint-Cyr Nugues prit d'as- 
saut le fort de Francoli, situé sur le bord de la mer. 
Cette ville, qui était le foyer de l'insurrection, était 
défendue par 18.000 hommes et 400 pièces d'artillerie 
Il fallut, pour vaincre cette population énergique 



HOMMES DE GUERRE 



33 



et résolue, beaucoup d'habileté mais surtout une 
persévérance et une ténacité à toute épreuve. Après 
cinq assauts furieux, la ville fut prise. A Lérida, à 
Valence, Saint-Cyr ne rendit pas de moins éclatants 
services. 

On le retrouve encore aux côtés de Suchet en 1814, 
et en 1815 à l'armée des Alpes. Après le retour des 
Bourbons, quand l'armée de la Loire fut licenciée, 
Saint-Cyr rentra dans ses foyers. Vingt ans de gloire 
et de combats lui donnaient des droits à la retraite. 
Il vint s'établir à Romans, son pays natal, consacrant 
à l'étude, à la famille, une vie jusque-là dépensée, 
dans le tumulte des camps, au service de la patrie. 
Ce repos, succédant à tant d'agitation, ne pouvait 
plaire qu'à un sage, à un homme de goûts simples 
tel que l'était Saint-Cyr Nugues. 

Le gouvernement de la Restauration ne tarda pas 
néanmoins à comprendre quels services il pouvait 
encore espérer de l'ancien général de l'Empire et 
l'appela dans la commission chargée de remettre en 
état de défense nos frontières que la diplomatie des 
alliés avait resserrées et affaiblies. 

Saint-Cyr fit preuve dans cette commission d'une 
grande profondeur d'idées et d'une netteté de vues 
remarquable. Dès 1818 il avait jeté les bases de ce 
fameux système de défense qui ne fut adopté pour- 
tant qu'en 1830. 

La guerre d'Espagne en 1823 le fit rentrer dans la 
vie active. Le maréchal Lauriston le prit comme chef 
d'état-major et ne l'appelait que le chef ci 'état-major 
modèle. Après le siège de Pampelune, les officiers 
vinrent présenter au vainqueur leurs félicitations. 
Lauriston les remercia, puis se tournant vers son chef 






3« 



DROME 



d'état-major qui s'effaçait, selon sa coutume, par 
un excès de modestie : « Voilà l'homme qui a tout 
fait, » leur dit-il en montrant Saint-Cyr JNugues qui 
rougissait comme une jeune fille. En récompense 
de ses services, il fut nommé lieutenant-général. 

Mais Lauriston voulait faire davantage. Il sollicita 
pour son collaborateur le titre de gentilhomme de 
la chambre. Saint-Cyr l'apprend, il va trouver le 
maréchal. « Vous savez, monsieur le maréchal, lui 
dit-il, que je suis peu propre aux offices de cour. — 
C'est possible. Cependant j'ai une dette à acquitter. 
Que désirez-vous que je fasse pour vous? Parlez! 
— Eh bien ! puisque vous voulez à tout prix m'accor- 
der une faveur, voici ce que j'ai l'honneur de vous 
demander. Vous avez, en qualité de ministre de la 
maison du roi, votre loge aux Bouffes. J'aime beau- 
coup la musique ; je serai heureux de profiter de 
temps en temps de votre loge. » 

Sa modestie égalait son mérite. 

Quand la révolution de 1830 éclata, il était en dis- 
ponibilité. On s'empressa de l'appeler au Ministère 
de la Guerre pour organiser la défense. Il assista aux 
opérations du siège d'Anvers sous les ordres du 
maréchal Gérard et c'est sur le champ de bataille, au 
moment où il venait d'être frappé à l'épaule par un 
éclat d'obus, qu'il reçut le titre de pair de France. 

Il porta dans les discussions de la Chambre haute 
son profond savoir, son élévation de vues, son ardent 
patriotisme, aussi droit, aussi calme, aussi réservé 
dans la vie publique qu'il se montrait doux, enjoué, 
bienveillant dans la vie privée. 

Surtout il était d'un désintéressement rare. J'en 
citerai encore un exemple. M. Thiers, alors ministre, 



HOMMES DE GUERRE 



35 



lui demanda un jour la liste des noms illustres qui 
devaient figurer sur l'Arc de Triomphe. Saint-Cyr 
Nugues dressa la liste avec l'exactitude la plus austère. 
Il n'avait oublié qu'un nom, c'était le sien. Combien 
d'autres qui auraient commencé par inscrire le leur! 
Il ne faut pas oublier que le vrai mérite est toujours 
modeste. Il suffisait à Saint-Cyr-Nugues d'avoir fait 
son devoir; que lui importait qu'on le sût. Il mourut 
à Vichy le 2.") juillet 1842, dans les bras de son parent 
Prosper Enfantin, le chef des Saint-Simoniens. 

Quiot du Passage (baron) (1773-1849). 

Jérôme-Joachim, baron Qdiot du Passage, général 
français, naquit à x\lixan, dans la Drôme, près de 
Valence, le 9 février 1773. 

Il avait à peine seize ans quand il s'enrôla comme 
simple grenadier dans un régiment de volontaires de 
la Drôme, En 1792 il fut nommé capitaine et prit 
part, en cette qualité, à la campagne des Pyrénées- 
Orientales et plus tard à celle d'Italie. 

Il se distingua bien vite par plusieurs actions 
d'éclat et reçut en diverses rencontres les éloges de 
Scherer et de Moreau. 

En 180o, au début de la guerre, il fut nommé aide 
de camp du maréchal Lannes et put, sous un tel chef, 
donner libre carrière à sa valeur dans les brillantes 
campagnes d'Autriche et de Prusse, marquées par 
des victoires continuelles. 

Sa conduite sur le champ de bataille d'Austerlitz 
lui valut le grade de colonel et c' est à la tête de son ré- 
giment, le 100" d'infanterie, qu'il fut dangereusement 
blessé à léna. 

Il n'était pas encore guéri qu'il partit avec le 






36 



DRÔME 



5° corps pour faire la campagne de Pologne. Vous 
avez entendu parler du siège de Saragosse.Les Espa- 
gnols avaient fait des barricades dans les rues, 
crénelé les maisons. Il fallut les prendre une à une. 
Quiot du Passage assistait à ce siège et s'y distingua 
par sa valeur. La même année il battit dans les 
défilés de la Sierra Morena la division espagnole de 
Lascy et lui enleva 800 prisonniers. 

Pour prix de ses services, Quiot fut nommé gou- 
verneur de Campomayor, en Portugal. Beres- 
ford, un général anglais étant venu l'attaquer avec 
des forces bien supérieures, il fut forcé de battre en 
retraite, mais il se retira en bon ordre sous le feu 
continuel de l'ennemi, et cette brillante conduite lui 
mérita le grade dégénérai de brigade le 19 mai 1811 . 

Pour la malheureuse campagne de Russie, Napo- 
léon avait besoin de toutes ses forces. Quiot fut rap- 
pelé d'Espagne et fitpartie de la Grande Armée. Dans 
la sanglante afTaire de Kulen en 1813, il reçut l'or- 
dre d'attaquer le corps de Kleist, le général prussien, 
fort de 25.000 hommes. L'issue n'était pas douteuse, 
mais un soldat exécute et ne discute pas. 11 obéit et 
perd dans cette triste journée la moitié de sa brigade. 
Lui-même est laissé pour mort sur le champ de ba- 
taille. Fait prisonnier, il fut interné à 
resta jusqu'en 1814. 

Dans la suite il exerça plusieurs commandements 
danslaDrôme, la Haute- Vienne, l'Isère. En 1823 il 
fut créé lieutenant général honoraire, et en 1830, il 
fut mis à la retraite. 11 était baron de l'Empire depuis 
le 29 mars 1808. Il mourut le 12 janvier 1849 aux 
Balmes-des-Fontaines, dans l'Isère. Son nom figure 
parmi les braves sur l'Arc de Triomphe. 



Prague et y 



HOMMES DE GUERRE 



37 



Freycinet (de Saulces de). 

La famille de Saulces de Freycinet a donné à notre 
département deux frères remarquables : l'aîné, Henri- 
Louis, marin célèbre, né le 31 décembre 1777, mort 
le 21 mars 1840; le cadet, Louis-Claude, navigateur 
non moins célèbre qui naquit le 7 août 1779 et mou- 
rut le 18 août 1842 : il avait donc dix-buit mois de 
moins que son frère. Tous deux virent le jour à 
Montélimar. 

Leur père était un négociant honorable de cette 
ville, qui, connaissant le prix d'une bonne éducation, 
n'épargna rien pour orner à la fois leur esprit et leur 
cœur. Il appela auprès de lui des maîtres habiles, 
mais ne se reposa que sur lui-même, du soin de 
diriger leurs études. 

Vers la fin de l'année 1793, le père, voyant le goût 
que ses fils manifestaient pour la marine militaire, 
les conduisit lui-môme à Toulon et les embarqua 
tous les deux le 27 janvier 1704. 

L'unavait seize ans, l'autre quatorze ans, et demi. Ils 
étaient aspirants de troisième classe. Les deux frères 
naviguèrent nombre d'années sur le même vaisseau 
et prirent pari à plusieurs engagements généraux en 
mars et en juillet 1795. A la suite de ces combats, ils 
furent tous les deux àlafois promus au rang d'enseigne 
et continuèrent encore quelques années à être embar- 
qués ensemble. Ils se trouvaient sur la goélette la 
Briche dont Henri avait le commandement, quand 
ils eurent à soutenir contre un cotre anglais une ter- 
rible lutte au mois de mars 1800. 

Une expédition, sous la direction du capitaine Ban- 
din, venait d'être chargée d'explorer la côte sud-ouest 

3 



3 S 



DROME 



de la Nouvelle-Hollande. Les deux frères deman- 
dèrent à en faire partie : Henri s'embarqua sur le 
Géographe, Louis sur le Naturaliste et les deux 
navires mirent à la voile au port du Havre le 19 oc- 
tobre de l'année 1800. 

. Quelques mois après, ils touchaient à l'Ile-de- 
France et arrivaient enfin, après une longue traver- 
sée sans incidents, en vue de la terre de Leuven. 
C'est là, vers la fin du mois de mai, que commen- 
cèrent les observations scientifiques de la mission. 

Ouvrez une carte de l'Océaniè, vous y lirez, au 
sud-ouest de l'Australie, des noms tels que la Baie 
du Géographe, la Pointe du Naturaliste et autres qui 
rappellent le souvenir de l'expédition. 

On fut obligé de faire à Port-Jackson une relâche 
de cinq mois nécessitée par les maladies et les 
rigueurs de l'hiver. On décida de renvoyer le Natu- 
raliste en France avec toutes les collections d'histoire 
naturelle, les cartes, les documents. Pour le rempla- 
cer, on acheta à Sidney une petite goélette à laquelle 
on donna le nom de Camarina, à cause du bois 
dont elle était construite. Louis en prit le com- 
mandement, tandis qu'Henri restait comme second sur 
le Géographe. Dès que l'armement fut terminé, 
on se mit en route pour de nouvelles reconnais- 
sances et à la suite de ces explorations, la géographie 
du littoral de la terre de Van Dieusen se trouva com- 
plétée. C'est à des Français que ces travaux étaient 
dus. 

Le retour ne fut pas sans exciter quelque émotion. 
La Camarina, vu son faible tirant d'eau, avait été 
chargée d'explorer deux grands golfes qui s'enfon- 
cent dans les terres ; mais elle ne devait pas dépasser 



HOMMES DE GUERRE 



30 



pour cette reconnaissance plus de vingt jours. Pour 
être sûr que ce délai ne serait pas outrepassé, le 
capitaine Baudin n'avait permis d'emporter de l'eau 
que pour un mois, signifiant que si à l'époque fixée la 
goélette n'était pas de retour au rendez-vous, le Géo- 
graphe partirait sans l'attendre. 

La Camarina, arrêtée par les vents contraires, 
revint un jour trop tard. Le Géographe était déjà 
sous voiles. Pendant plusieurs heures les deux 
navires furent en vue et naviguèrent de conserve. 
Mais à tous les efforts que faisail l'équipage de la 
Camarina pour rejoindre le Géogrophe, il était facile 
de voir que ce dernier ne repondait que par des mou- 
vements contraires et qu'il avait un parti pris d'em- 
pêcher toute jonction. 

La nuit consomma la séparation. Freycinet réso- 
lut alors de se diriger vers le port du Hoi-Georges, 
seul point où il fût possible de se procurer de l'eau. 
Mais on en était séparé par une distance de trois cenls 
lieues et l'on n'avait d'eau et de biscuit que pour 
quatre jours. Pour comble d'inforlune la franche- 
ferrure du gouvernail vint à casser. La mort de 
l'équipage semblait certaine. 

Cependant poussée vent arrière par une forte brise 
durant six jours consécutifs, la Camarina. atteignit 
le port du Roi-Georges, mais dans un Ici état de 
délabrement et d'avarie qu'il ne resta plus que la res- 
source de l'échouer sur la plage. H était temps ; à 
peine s'il restait à bord quelques bouteilles d'eau! 
Cinq jours après le Géographe rentrai! à son tour 
dans le port. 

Les hommes étaient en proie aux maladies, épuisés 
par les fatigues et les longues privations. Le capL 






40 



DRÔ.ME 



taine Baudin se décida à revenir en France et le 
23 mars 1804, la mission rentrait à Lorient. L'expé- 
dition avait duré trois ans et quatre mois. 

Louis fut ensuite embarqué sur le brick le Volti 
sjeur, placé sous les ordres de son frère, qui lui- 
même commandait le Phaéton. Jusque-là les deux 
frères ne s étaient jamais quittés. Depuis douze ans 
qu ils naviguaient, ils avaient presque toujours été 
sur les mêmes vaisseaux ; ils avaient pris part aux 
mêmes expéditions, cbose plus remarquable encore 
ils avaient conquis tous leurs grades en même temps 
et aux mêmes jours. 

A partir de 1805, leur sort se sépare et nous 
sommes obljgés de scinder cette notice et de consacrer 
à chacun quelques lignes spéciales. Commençons par 
Inouïs, le plus jeune des deux. 

Contraint par l'état de sa santé de renoncer au ser- 
vice actif, Louis se consacra plus particulièrement à la 
science. Après avoir pris un congé de quelques mois 
en septembre 1803, il fut attaché au dépôtgénéral des 
cartes et plans de la marine et reçut pour mission de 
retracer les travaux hydrographiques et géographi- 
ques auxquels son frère et lui venaient de prendre 
part. C'est alors que fut publié son grand ouvrage 
intitulé : Voyage aux Terres australes. 

Cette publication venait à peine d'être terminée 
lorsque, en 1817, le gouvernement forma le projet 
d une nouvelle expédition dont le but était d'étudier 
la figure du globe et de faire des recherches sur le 
magnétisme. L'Uranie avait été affectée à cette expé- 
dition. Louis de Freycinet, capitaine de frégate 
depuis le 3 juillet 1811, en obtint le commandement 
Plusieurs savants, entre autres Duperrey, Jacques 



HOMMES DE GUERRE 



Arago, faisaient partie de la mission. Une autre per- 
sonne réussit, malgré l'interdiction formelle des- 
règlements, à accompagner le commandant ; c'était 
sa femme elle-même, M ma de Freycinet. Ouoique 
d un caractère doux et timide, elle forma le projet de 
s embarquer avec lui, et quoi que pût dire son mari, 
rien ne fut capable de la détourner de sa résolution. 
Un soir donc, tandis que le navire était encore à l'an- 
cre, ayant revêtu des habits d'hommes, elle sauta dans 
le bateau, et quand les autorités maritimes furent 
prévenues, on était déjà en pleine mer, trop loin pour 
qu'on pût débarquer ce mousse de contrebande. 

En route elle reprit les vêtements de son sexe, et se 
concilia l'estime et l'admiration de tous les officiers. 
I ar son dévouement à son mari, elle eut le courage 
d'affronter les périls et les fatieues de la mer 
fut la dernière avec lui à quitter le navire lors de 
son naufrage. Digne en tout des héroïnes des âges' 
passés, elle mourut du choléra en 1832, succom- 
bant à la maladie qu'elle avait contractées chevet 
de son mari qui plus heureux en réchappa. Il était 
juste de saluer cette Romaine avant de continuer 
notre récit. 

_ L' Uranie partit de Toulon le 17 septembre 1817 
Pendant plus de deux ans, dans les mers de l'Océanie' 
les savants recueillirent des observations nombreuses 
et variées sur une foule de questions scientifiques du 
plus» haut intérêt. Quand il put considérer sa mis- 
sion comme accomplie, le commandant fit mettre à 
la voile pour retourner en France. La corvette avait 
doublé le cap Horn. On venait de jeter l'ancre dans 
la Baie du lion Succès et les embarcations allaient être 
mises à la mer pour satisfaire l'impatience desobser- 






42 



DROME 



vateurs, quand un ouragan obligea à couper les câbles 
deVUranie qui fut chassée par le vent pendant deux 
jours. 

Quand la tempête fut apaisée, au lieu de revenir à 
la Terre de Feu, Freycinet préféra se diriger vers les 
Iles-Malouines. Le 14 février 1820, on venait d'entrer 
dans la Baie Française lorsque, par une mer calme et 
une légère brise, la corvette heurta tout-à-coup con- 
tre une roche sous-marine pointue comme un clocher. 

On parvint à dégager le navire, mais une voie d'eau 
s'était déclarée dans la carène. Toutes les pompes 
furent mises en jeu. Ce fut inutile. Le capitaine, pro- 
fitant alors de la brise réussit à s'échouer sur un banc 
de sable à 3 heures du matin. Aussitôt, les notes, les 
papiers, les journaux de l'expédition furent mis en 
sûreté sur le rivage. On n'eut à regretter que la perte 
de quelques collections. On établit un campement, 
on vécut de pêche et de chasse et on s'occupait de 
construire une chaloupe assez grande pour embar- 
quer quelques hommes résolus à la recherche de 
secours, lorsque un bateau de pêche fut aperçu 'dans 
ces parages. 11 consentit à prendre les naufragés, et 
après bien des péripéties, l'expédition, de retour en 
France, rentrait au port du Havre le 13 novembre. 

Freycinet fut traduit devant un conseil de guerre, 
pour y répondre, conformément aux lois militaires, 
de la perte de FUranie. Il n'eut pas de peine à se dis- 
culper. Il fut acquitté à l'unanimité et même félicité 
pour sa belle conduite. Peu de jours après, il fut reçu 
en audience particulière par le roi Louis XVI II qui 
lui dit en le congédiant : « Vous être entré ici capi- 
taine de frégate, vous en sortirez capitaine de vais- 
seau. » 



HOMMES DE GUERRE 



13 



A partir de ce moment il se consacra exclusivement 
à la rédaction de ses notes de voyage dont ses scru- 
pules excessifs retardèrent l'achèvement. 

11 mourut le 18 août 1842 de la rupture d'un ané- 
vrisme dans sa terre de Freycinet. 

En 1821 il avait contribué à la création de la Société 
de géographie, et il en fut jusqu'à sa mort un des 
membres les plus assidus et les plus dévoués. 

Depuis 1826 il avait été nommé membre de l'Aca- 
démie des sciences dont il était depuis onze ans corres- 
pondant. 

D'un caractère noble, grave, mais modeste à 
l'excès, Louis de Freycinet fut, on peut le dire, un 
marin habile et un savant distingué. 

Avant de terminer, il nous faut ajouter quelques 
mots encore sur Henri, l'aîné des Freycinet, qui 
continua à servir dans la marine active et y fit une 
glorieuse carrière. 

Nous l'avons laissé, on s'en souvient, sur le Phaéton 
dont il avait le commandement. 11 revenait en 1806, 
de la Guyane, sur son navire, quand il fui assailli par 



un brick anglais le Rein-Deer 



1 se battit courageu- 



sement et eut la jambe fracassée. Dans un second 
engagement, non moins acharné, un biscaïen lui tra- 
versa l'épaule et son bras droit fut emporté par un 
boulet. L'ennemi était bien supérieur en nombre. La 
plupart des hommes du Phaéton étaient blessés et 
hors de combat. Qu'importe? Freycinet les animait 
de son courage et refusait de se rendre. Ce ne fut que 
quand il vit son navire criblé de boulets, sur le 
point de couler, qu'il donna l'ordre d'amener. On 
voit qu'à cette époque la lutte sur mer n'était pas 
moins opiniâtre que sur terre. 



A4 



DROME 



Freycinet, prisonnier, fut transporté à la Jamaïque. 
Lorsqu'il rentra en France il fut nomme capitaine de 
frégate, et. dix ans après, le 10 juillet 1816, il obtint 
le grade de capitaine de vaisseau. 

Au mois d'août 1820, il fut envoyé comme gouver- 
neur de l'île Bourbon. Il sut, dans ce poste, par sonad- 
ministration à la fois ferme et habile, gagner la con- 
fiance de tous les colons. En 1827 il fut appelé au 
gouvernement de la Guyane Française, et le 26 novem- 
bre de l'année suivante, il reçut, avec le titre de 
baron, le grade de contre-amiral. 

Il était depuis deux ans gouverneur de la Marti- 
nique, lorsque, pour des raisons de santé, il dut don- 
ner sa démission. 

Il remplit encore diverses fonctions importantes. 
Il fut major général de la marine à Toulon, puis pré- 
fet maritime à Rochefort. C'est dans ce dernier poste 
que la mort vint le surprendre. Ses anciennes bles- 
sures se rouvrirent et il mourut, après une maladie 
de courte durée, le 21 mars 1840. 

Comme son frère, il était d'une modestie excessive. 
C'était aussi, ce qu'on ignore, une lettré. Il se plaisait, 
à ses rares moments de loisir, dans la lecture des 
auteurs grecs et latins. Habile marin, excellent admi- 
nistrateur, il a montré dans ces divers emplois de rares 
capacités et un désintéressement encore plus rare. Les 
deux Freycinet étaient des cœurs droits et nobles. Ils 
nous laissent, l'un et l'autre, un grand exemple de 
dévouement, d'bonneur et de vertu. 






ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



IV. — ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



Saint Hugues (1053-1132). 

Saint Hugues, évoque de Grenoble, naquit à ChâJ 
teauneuf-sur-Lers, près do Valence. Il fut d'abord 

pourvu d'un canonicat à l'Eglise de Valence, sec la 

Grégoire XII dans sa lutte contre les prêtres simonia- 
ques de France, fut élu au siège de Grenoble el con- 
sacré par le Pape lui-même. Deux ans plus tard,fati - 
gué du poids de l'épiscopat, il se relira au monastère 
de la Chaise-Dieu, mais un ordre de Grégoire le rap- 
pela sur son siège. 

11 établit saint Bruno et ses compagnons dans 
les solitudes où ils fondèrent la Grande Chartreuse. 
On connaît la situation pittoresque de ce couvent, 
qui jouit, par des produits, d'une réputation commer- 
ciale de premier ordre dans le monde en lier. Il fut 
canonisé deux ans après sa mort. On lui attribue 
la rédaction du célèbre cartulaire de l'Église de 
Grenoble. 

Laurent Joubert (1520-1583). 

Laurent Jocbert, célèbre médecin, natif de 
Valence, étudia la médecine à Montpellier, à Paris, 
a Turm, à Padoue, à Ferrare et revint à Montpellier 
ou il fut reçu docteur. 

D'abord suppléant de Duchastel, il le remplaça, 
en 1567, comme professeur d'anatomie. Nommé 
successivement chancelier de l'Université, méde- 
cin de Henri III et du Roi de Navarre, il se fit une 



46 



DRÔME 



■clientèle immense et mourut en 1583 de mort 
subite. 

Joubert a fortement ébranlé la doctrine de Galien 
et a combattu une foule de préjugés qui avaient 
■cours de son temps. 

Charnier (1563-1621). 

Daniel Chamier, théologien protestant, naquit en 
1565. Tout jeune encore il eut des maîtres habiles. Il 
fit ses humanités à Orange, principauté qui appar- 
tenait alors au roi d'Angleterre Guillaume III, Il 
avait à peine seize ans quand il fut appelé à Nîmes en 
qualité de régent de la classe de quatrième. Les pro- 
testants possédaient, en ce temps-là, dans cette ville, 
un collège célèbre. Pendant les loisirs que lui lais- 
sait sa charge de professeur, il prit des leçons 
-d'hébreu du célèbre et infortuné pasteur Pinaton de 
Chambrun. 

Quand il crut avoir fait assez de progrès dans cette 
langue, il partit pour Genève, en 1583. C'est vers 
■cette ville que se dirigeaient tous les jeunes hugue- 
nots qui voulaient faire des études de théologie. Cha- 
rnier eut la bonne fortune de suivre pendant plusieurs 
années les leçons de Théodore de Bèze. Ses thèses 
soutenues, il revint dans son pays, desservit plusieurs 
églises et succéda définitivement à son père en qua- 
lité de pasteur de Montélimar. C'est alors qu'il fut 
député successivement au synode national de Saumur 
■et à l'assemblée politique de Loudun. , 

Dans ces diverses assemblées Chamier se fit remar- 
quer entre tous les théologiens par sa fermeté. « On 
ne vit jamais un homme plus raide, plus inflexible, 
plus intraitable par rapport aux artifices que la cour 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



47 



mettait en usage pour affaiblir les protestants ». 
Aussi Charmier fut-il cher aux huguenots autant 
qu'il était odieux aux catholiques. 

Il prit une part active et très glorieuse aux négo- 
ciations relatives au célèbre édit de Nantes, en 1598. 

Cet édit de Nantes, qui devait (c'est ainsi qu'il est 
qualifié) être perpétuel et irrévocable, consacrait la 
liberté de conscience. 

Ce n'était pas encore la liberté de culte, mais c'était 
déjà le droit de n'être pas inquiété pour sa croyance. 

Mais dès 1612, Henri IV mort, l'horizon com- 
mença à s'assombrir. Charnier avait été délégué 
cette même année au synode national de Privas qui 
s'était réuni pour prendre les mesures exigées par la 
situation nouvelle, devenue critique. Il fut élu prési- 
dent de cette assemblée ; cette élection était déjà 
à elle seule une protestation. 

Lorsque les séances furent closes, Charnier 
retourna pas à Montélimar. Depuis longtemps 
ville de Montauban le réclamait comme pasteur 
professeur. Charnier se rendit à ce désir. 

En arrivant, il trouva l'académie dans le plus 
grand désordre. Son premier soin fut de rétablir la 
discipline parmi les étudiants et, dans ce but, il 
rédigea un règlement en 64 articles, qui fit bientôt 
de cette université une des plus florissantes du 
royaume. 

Les temps étaient proches où Charnier devait ren- 
dre à ses coreligionnaires des services d'une autre 
sorte. Il était depuis neuf ans attaché à l'église et à 
cette académie de Montauban dont il avait fait la 
prospérité, quand Louis XIII vint mettre le siège 
devant la ville, à l'instigation de son favori Albert de 



îib 
la 
et 



48 



DROME 



Luynes, récemment nommé connétable après l'assas- 
sinat du maréchal d'Ancre. 

Quelques jours auparavant, Charnier était monté 
en chaire et avait tenu à l'assemblée le discours 
suivant : « Je ne vous citerai point que la plus cer- 
taine conjecture qui se puisse recueillir des nouvelles 
qui courent, c'est qu'avant peu l'armée royale cam- 
pera autour de vos murailles. Je vous prie de prendre 
cette confiance en moi qu'en cette occasion je ne vous 
abandonnerai point, quoi qu'il arrive. Quand il n'y 
aurait que deux hommes de ma religion, je serais 
l'un des deux... Trois bien résolus valent mieux que 
trente éperdus. » 

L'assemblée accueillit avec enthousiasme ces 
paroles enflamnées. Dupuy, le premier consul de 
Montauban, jura de vivre et de mourir dans l'union 
des Eglises. On s'empressa de mettre aussitôt la 
ville en état de défense. 

Pendant que les uns travaillent aux remparts, les 
autres s'exercent aux armes et s'organisent pour la 
lutte. Ils avaient pour eux un fds cadet de Sully, le 
baron d'Orval ; celui-ci était dévoué à leur cause, tan- 
dis que son aîné, le marquis de Rosny, servait dans 
l'armée royale. Leur vieux père, l'ancien ministre de 
Henri IV vint à Montauban pour conseiller lapaix. On 
l'écouta avec le respect qui était dû à son expérience 
et à ses cheveux blancs, mais on n'en persista pas 
moins dans la résolution de continuer la résistance. 

L'armée royale, forte de 20.000 hommes, était 
commandée par le jeune duc de Mayenne, fils de 
l'ancien chef de la Ligue. Elle parut sous les murs de 
la ville le 18 août 1621. Montauban ne renfermait 
guère que 15 à 20.000 habitants, et ne comptait que 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



49 



4.500 hommes de troupes régulières. Mais cette fai- 
ble garnison était soutenue par un grand nombre de 
volontaires et animée par le courage énergique des 
habitants. Tous déployèrent la plus grande vaillance. 
Les femmes elles-mêmes couraient aux remparts, 
accompagnaient leurs maris dans les sorties. On cite 
plusieurs héroïnes qui se distinguèrent par leur bra- 
voure. L'une, la fille d'un forgeron, se saisit d'un 
marteau, d'une poignée de clous et en cloua deux 
canons sous le feu de l'ennemi ; une autre périt dans 
une sortie, mais elle ne succomba qu'après avoir 
abattu deux officiers ennemis à coups de pique. 

Pendant deux mois la population fit des prodiges 
de valeur. Des commissions étaient organisées pour 
recueillir les farines, veiller au logement des troupes, 
recueillir et soigner les blessés, distribuer les vivres 
et les munitions. 

Le jour et la nuit, d'heure en heure, l'un des con- 
suls faisait la ronde. Tout se faisait sans confusion, 
sans murmure. Les ministres de l'Église réformée au 
nombre de treize, car plusieurs des environs étaient 
venus chercher un refuge dans la ville assiégée, 
étaient chargés d'entretenir par des chants, des psau- 
mes et des prières, l'enthousiasme des habitants. 

Charnier surtout, parmi eux, se faisait remarquer 
par son zèle ardent et son fanatisme guerrier. 11 rap- 
pelait aux fidèles les maux qu'avaient subis les villes 
dont l'armée royale s'était emparée. Pendant la 
lecture de la bible, suivant l'usage du temps, des 
arguments et des images, il comparait Montauban à 
Béthulie, Louis XIII à Nabuchodonosor, le duc de 
Mayenne à Holopherne,les Montalbanais au peuple 
de Dieu, les catholiques aux Assyriens. Rien n'était 



50 



DRÔME 



plus propre que ces allusions allégoriques à soutenir 
le courage des combattants. 

Le 16 du mois d'octobre, l'armée dirigea une 
attaque générale contre Montauban. Le duc de 
Luynes.qui devait périrpendant cette campagne, vou- 
lait à tout prix prendre la ville afin d'échanger son 
nom contre celui de duc de Montauban. Le siège fut 
donc poussé avec la plus grande ardeur et l'on se 
prépara à donner l'assaut. 

Cet assaut fut repoussé et le roi qui assistait en 
personne à cette attaque donna le signal delà retraite. 
Les pertes de son armée étaient énormes. On n'eut 
à regretter que dix hommes du côté des assiégés ; 
mais parmi ces dix, il y en avait un qui valait à lui 
seul une armée: c'était Daniel Charnier. 

Use trouvait, dit-on, armé d'un épieu au bastion 
du Paillas, excitant les hommes à la défense, quand 
il fut frappé en pleine poitrine par un boulet. 

Les habitants de Montauban sentirent la perte 
qu'ils avaient faite. Tous riches et pauvres, grands et 
petits, bourgeois et gentilhommes, les vieillards, les 
enfants et les femmes pleuraient et sanglotaient ; ils 
s'écriaient sur un ton lamentable : « Notre père, notre 
père est mort ! » 

<< Il fut autant regretté de ses coreligionnaires, dit 
Scipion Dupleix, un écrivain catholique, que s'ils 
avaient perdu une des meilleures places de sûreté 
qu'ils tinssent en France. » 

C'était un cœur ferme et noble, inaccessible aux 
craintes comme aux séductions, une de ces natures 
d élite élevée et forte comme le xvi e siècle nous en 
offre tant. 11 ne fut pas seulement l'apôtre et le défen- 
seur du protestantisme ; il en fut le martvr. 



ÉCRIVAINS ET SAVAKTS 



51 



Une vie telle que celle de Charnier est féconde en en- 
seignements et sa mort est un exemple bon à méditer. 
A ces divers points du vue, la biographie de Charnier 
méritait d'avoir une place honorable parmi les per- 
sonnages marquants de notre département. 

Servan (1737-1807). 

Servan (Joseph-Michel-Antoine), célèbre magistrat 
et publiciste, né à Romans (Drôme), le o novembre 
1737 appartenait à une famille de magistrats. U 
fit ses études à Lyon, puis à Paris, où il apprit la 
jurisprudence tout en s'occupant de littérature et de 
poésie. Nommé à vingt ans avocat général au par- 
lement de Grenoble, il prononça, l'année suivante, 
sur les avantages delà vraie philosophie un discours 
de rentrée qui fut très remarqué. Voltaire en ht 
l'éloge et tint à honneur de recevoir la visite de 1 au- 
teur °Après l'avoir vu, il écrivait : « Il est venu chez 
moi un jeune avocat général qui ne ressemble 
point du tout aux Orner; il a pris quelques leçons 
des d'Alembert et des Diderot. C'est un bon enfant 
et une bonne recrue. » 

Servan, chargé pour la seconde fois de prononcer 
le discours de rentrée du Parlement de Grenoble, prit 
pour titre de son sujet : « L'administration de la jus- 
tice criminelle ». Il s'éleva contre la torture. « Pre- 
nez garde, s'écriait-il ; vous ne faites pas parler un 
coupable et vous faites mentir un innocent. » Ses 
contemporains, enthousiastes de son éloquence et de 
ses nobles idées, le mirent sur le même rang que 
Beccaria, l'auteur des Peines et des Délits. Servan cri- 
tiqua vigoureusement la législation de son temps. 
Etonné lui-même de son audace, il disait : « Ne 



I 



52 



DRÔ5IE 



m accusera-t-on pas de manquer au respect que nous 
devons aux lois! Hommes sages, dites-moi^?™! 

S : S I° 1S fr e qUej ' en SOuhaitede Pi- Par- 
faites. » H eut l'occasion de mettre en pratique les 

Un "i „rr qU,i ' aVait eXp ° SéeS dans ™ ««Smï 
Lne jeune femme protestante avait été abandonnée 

de son mari qui s'était converti au catholicisme et 

avait ainsi obtenu de l'évêque de Die permSsion 

d épouser une autre . femme. L'épous e P légitime 

sadressa à la justice pour sauver les intérêts de l'en! 

droite dl T H t danSS ° n Sein - Servan soutint les 
droits decette malheureuse, non seulement contre son 
lâche mari mais contre tout le clergé catholique. 11 

é W ? ^ P ° Ur Venir a b0 « l ^ toutes les 

résistances et faire triompher la justice 

Bien que gagné d'avance aux idées de la Révolu J 

iuI^t voulut pas y prendre une p art d ^- 

1 refusa d aller siéger aux Etats Généraux où il avait 
ete nomme par deux bailliages et se tint constamment 
en dehors de la politique. 11 est mort à Saint-B^mi 
(Boucbes-du-Bhône), le 4 novembre 1807 

Outre ses discours, Servan a laissé un grand nom- 
bre d ouvrages de droit, d'histoire et de science 

de nos lois a [occasion d'un événement important. 
lassât sur la formation des assemblées nationales, 
pj ovincudes et municipales. 3° Essai sur la situation 
des finances et la libération des dettes de l'Etat 

Servan mérite une place honorable parmi les 
reformateurs qui ont ouvert la voie à J a Bévolution. 
Le premier de nos jurisconsultes, il a eu le coura-e de 
5utftn e r ntre rapplication de P e -es aussi baXes 



I 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



53- 



Faujas de Saint-Fond (1150-1819). 
Faujas, né à Montélimar, est un des fondateurs de 
la géologie. Ses premières études furent brillantes et 
annoncèrent, ce qui est rare, les mêmes dispositions 
heureuses pour les lettres et pour les sciences. Après 
avoir fait son droit à Grenoble, il se lit inscrire au 
barreau de cette ville. Mais comme le dit son biogra- 
phe, M. Nadaud de Buflbn, « il délaissa bientôt le 
palais pour par courir les montagnes et les sites les 
plus retirés des Alpesdauphinoises dont il observait la 
structure extérieure, la composition intérieure elles 
proportions. Il sentait vaguement que les masses sur 
lesquelles erraient ses yeux cachaient au monde des 
mystères qu'il tenta d'éclaircir. » 

La géologie n'existait pas encore, sauf à l'état 
d'hypothèse. BufTon l'avait devinée et en avait tracé 
les lignes provisoires dans sa « Tbéorie sur la 
Terre » ; mais il restait à vérifier par l'observation 
et à féconder par la méthode la conception géniale 
du grand naturaliste. Faujas se consacra à cette 
œuvre. Il communiqua ses travaux personnels à 
Buffon qui le prit en goût et en estime, l'attacha au 
Jardin des Plantes et le désigna même, à son lit de 
mort, pour terminer son ouvrage. Les circonstances 
ne permirent pas à Faujas de se charger de l'édition 
définitive de BulTon. 

Il céda ce soin à Lacépède, mais continua ses 
fonctions au jardin des Plantes. 11 fut l'un de ceux 
qui contribuèrent avec Daubenton à transformer cet 
établissement et à le faire réorganiser par la Conven- 
tion sous le nom de Muséum. 

Faujas a été un grand voyageur au point de vue 






54 



DRÔME 



géologique. Il a étudié de près les gisements curieux ] 
non seulement de la France, mais de la Grande-Bre- I 
tagne, des Hébrides, des Pays-Bas, de la Bohême, de la I 
Carinthie, du Piémont, du Milanais, du Mantouan. ] 
Il en a rapporté des observations utiles, mais sonprin- I 
cipal titre à la réputation est d'avoir révélé au monde 
savant les volcans de l'Auvergne du Velay et du I 
Vivarais. C'est par là surtout qu'il compte dans la I 
science. 

[ Mathieu de la Drôme (1808-1865). 




Mathieu de la Drôme (Philippe-Antoine), homme 
politique et météorologiste, né près de Romans, 
lutta de bonne heure pour les idées libérales. Vers 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 

1839. il fonda à Romans une sorte S! Athénée, où des 
hommes instruits faisaient des cours et où lui-même 
professait l'économie politique. Quelques empiéte- 
ments sur le terrain politique firent fermer ce petit 
foyer de culture scientifique. Mathieu, tout en s oc- 
cupant d'exploitation agricole, fonda et rédigea un 
recueil intitulé Voix d'un solitaire, où il développa 
ses principes et ses idées avec une érudition spiri- 
tuelle, dans un style simple et piquant. 

Elu par son département à la Constituante, il siégea 
sur les bancs de la Montagne et défendit les doc- 
trines socialistes. Il parla contre la contrainte par 
corps et le cautionnement des journaux. L'ardeur de 
ses convictions républicaines le fit expulser de 
France au coup d'Etat de 1851. Il séjourna en Belgi- 
que et en Suisse jusqu'à l'amnistie de 1859. Revenu 
dans son pays, il s'adonna exclusivement à l'étude 
de la météorologie et se fit le propagateur d'un sys- 
tèmeau moyen duquel il prétendit, non peut-être sans 
quelque exagération, prédire toutes les variations de 
la température. Il fit part au public de ses pronostics 
dans des Almanachs dont la publication n'a pas ete 
arrêtée par sa mort et qui paraissent régulièrement 
chaque année par les soins de ses héritiers. 

Genonde (1792-1849). 

Le publiciste Genolde était fils du cabaretier Ge- 
nou de Montélimar. Il fit ses études au collège «le 
Grenoble où il eut pour condisciple Cbampolhon. 
Ses classes finies, il vint à Paris avec une tragédie en 
poche. La tragédie ne trouva pas preneur; mais son 
auteur réussit du moins à plaire à Fontanes, grand 
maître de l'Université, qui lui donna la chaire de 



56 



DRÔME 



sixième du lycée Bonaparte. Genou avait apporté de 
sa province des opinions voltairiennes : il les perdit au 
contact du milieu dévot qu'il fréquentait à Paris. Il 
devint même si zélé pour la foi qu'il entra au sémi- 
naire de Samt-Sulpice. Il n'y resta pas d'ailleurs et 
se fit journaliste à la chute de l'Empire. Pendant les 
Lent-Jours, ,1 devint le compagnon ou si l'on veut 
1 aide de camp de M. de Polignac, et fit obscurément 
campagne en Savoie. A la rentrée de Louis XVIII il 
fut au nombre de ceux qui occupèrent Grenoble pour 
le compte des Bourbons. Puis il reprit sa plume de 
journaliste II collabora d'abord au Conservateur di- 
rigé contre le ministre Decazes. Il créa, en 1820, avec 
Lamennais, le Défenseur, feuille qui n'eut qu'une 
existence éphémère et qu'il remplaça peu après par 
lEtoile, A 1 avènement de Villèle au ministère, 
l htoile, qm avait particulièrement amené son triom- 
phe devint le journal semi-officiel du gouverne- 
ment et son rédacteur en chef reçut du roi des lettres 
de noblesse en 1822. Louis XVIII, en signant les 
ettres patentes, aurait prononcé les paroles suivan- 
tes : « Nous allons lui flanquer du « de » par devant 
et- par derrière pour qu'on ne puisse jamais con- 
tester la noblesse de ce vaillant chevalier du trône 
et de l autel. » C'est ainsi que le fils du cabaretier 
trenou devint le gentilhomme de Genoude 

Le ministère Martignac, subi quelque temps par 
Charles X eut en lui un rude adversaire. Cependant 
^ ««"tint faiblement l'administration impolitique de 
tion de^S P rovo< ï uer vilement la Révolu- 

Sous ia monarchie de Juillet, Genoude essaya de 
restaurer la légitimité en lui donnant pour base le suf- 






ÉCKLVAINS ET SAVANTS 5 7 

frage universel, idée hardie à laquelle il espérait ral- 
lier le parti républicain. Les républicains en effet 
marchèrent avec lui pour la conquête du suffrage uni- 
versel, se réservant toutefois d'en tirer des consé- 
quences bien différentes. Il gagna toute la jeunesse du 
parti légitimiste, mais éprouva une résistance invin- 
cible de la part des anciens chefs de ce parti et du pré- 
tendant lui-même. « Nos affaires vont très bien, disait- 
il, en voyant les fautes de Louis-Philippe, la Provi- 
dence est plus habile que nos princes, » Genoude 
fonda en province plusieurs journaux destinés à se- 
conder ses efforts et à propager ses idées. Le gouver- 
nement chercha à le ruiner par des procès de presse 
multipliés. D'un autre côté, son journal fut interdit 
comme révolutionnaire dans les Etats de l'Eglise, en 
Piémont, en Allemagne et en Russie. La fortune qu'il 
avait acquise par son travail lui permit de supporter 
avec résignation ces revers. 

Les électeurs de Toulouse le vengèrent d'une 
manière ilatteuse; ils l'envoyèrent siéger à la Cham- 
bre des députés. La Révolution de 1848 le laissa dans 
une sorte d'oubli. Genoude était affecté depuis 
longtemps d'une douloureuse maladie. Les tracas 
et les échecs de sa politique abrégèrent sa vie active 
et tourmentée. Il mourut aux îles d'Hyères, en 18i9. 
Il avait épousé M lle de Fleury, descendante de Cor- 
neille et de Racine. Ayant perdu sa femme, en 1834, 
il était entré dans les ordres l'année suivante. Il s'était 
essayé dans la chaire où il échoua comme à la tribune. 

11 faut louer Genoude de deux choses et, tout 
d'abord, de sa fidélité immuable à la cause qu'il avait 
embrassée, la croyant la meilleure, bien qu'elle ne le 
fût certes pas. Sous ce rapport, il mérite une place 



^ 



58 



DRÔME 



I 



aux côtés de l'illustre Berryer. Il est le publiciste de la 
légitimité, comme Berryer en est l'orateur. Son autre 
mérite est d'avoir pressenti les destinées du suffrage 
universel et d'avoir contribué à le faire adopter par 
la France. 

Emile Augier (1820-1891). 

Emile Augier est le Molière de notre siècle. De tous 
ceux qui ont prétendu à l'héritage de notre grand 
comique, c'est celui qui s'en est montré le plus digne 
et qui en a réalisé la plus large part. A l'exemple de 
son modèle, il a voulu instruire en faisant rire et ses 
comédies ne sont pas seulement des ouvrages agréa- 
bles, mais des œuvres utiles où l'on apprend à deve- 
nir honnête homme. Débutant à l'époque de l'art pour 
Part, il eut le courage de proclamer qu'une œuvre ne 
peut être belle que si elle est bonne et, fidèle à ce 
principe, il se fit du théâtre une chaire où, sans affec- 
tation et sans rigorisme exagéré, il enseigna la mo- 
rale des honnêtes gens. Son génie sain et franc l'a 
heureusement inspiré. Toutes ses pièces sont remar- 
quables : il en est quelques-unes qui sont des chefs- 
d'œuvre. Le Gendre de M. Poirier soutient la compa- 
raison avec le Bourgeois gentilhomme; le Fils de 
Giboyer est une réédition du Tartufe à l'usage de 
notre temps. 

Il naquit à Valence en 1820 et fit au collège 
Henri IV à Paris de solides études. Destiné par sa 
fsmille au barreau, il obéit à la vocation qui l'appe- 
lait au théâtre et composa, pour son début, la Ciguë. 
Cette agréable pièce, refusée par la Comédie Fran- 
çaise, obtint un grand succès à l'Odéon où elle tint 
l'affiche pendant près de trois mois. Mis en lumière 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 



5!) 



par cette première œuvre, le poète reçut les excuses 
des comédiens qui l'avaient repoussé et consentit à 
travailler pour eux. Il leur donna successivement 
Y Aventurière et Gabrielle qui fondèrent sa réputation 
et le mirent hors de pair. 




Il serait trop long, vu le peu de place dont nou» 
disposons, d'énumérer toutes ses œuvres. Disons 
seulement que toutes ont une sérieuse portée 
sans cesser d'être plaisantes et intéressantes. Ainsi, 
loursuivant sa tâche de moraliste de la famille et de 
la société, il fit dans les Effrontés la satire du jour- 
naliste agioteur et boursicotier et dans le Fils de 






■60 



DRUME 



I 






t'ff 

l 



Giboyer celle du journaliste de sacristie. Il donna 
dans Jean de Thomeray une belle leçon de patrio- 
tisme. Sa dernière œuvre, les Fourchambault, ensei- 
gne le respect des devoirs familiaux : il l'a lui-même 
résumée en ces termes : « Je prêche à mon héroïne 
l'amour, qui est la loi naturelle, dans le mariage qui 
est la loi sociale. Je lui dis : Tâche d'être heureuse 
pour être honnête; car le bonheur est la moitié de la 
vertu ; et puisqu il faut un roman dans la vie d'une 
femme, place le tien sur la tête de ton mari et de tes 
•enfants. » 

Après les Fourchambault, Emile Augier renonça 
-au théâtre. Il n'avait alors que 58 ans; mais il crai- 
.gnait de ne plus être désormais aussi bien inspiré. 
Pour ne pas se survivre à lui-même, il se condamna 
courageusement au silence. 

Elu membre de l'Académie en 1858, en remplace- 
ment de Salvandy, il fut l'un des plus assidus de la 
compagnie. 11 y prononça des discours remarquables 
et coopéra utilement aux travaux académiques. Pour 
résumer ce que nous avons dit de son talent et de 
son œuvre, nous nous bornerons à citer l'appréciation 
que Théophile Gautier émettait sur ses premières 
pièces et qui se trouve vraie pour toutes. « Il réunit 
deux qualités qui semblent s'exclure, bien que l'ac- 
cord en soit des plus heureux : la rondeur et la sen- 
sibilité. Il est gai et vrai, plaisant et poétique, raison- 
nable et fantasque. C'est une nature honnête, saine, 
forte et droite, sans pruderie, avec une certaine sa- 
veur gauloise, relevée d'atticisme. Emile Augier a 
un style net, large, dans lequel on retrouve une 
appropriation parfaite des termes et des idiotismes 
4e Molière. Sans chercher le moins du monde le pas- 



ÉCRIVAINS ET SAVANTS 6 l 

tiche, il s'est nourri de cette moelle de lion et 
sa substance littéraire s'en trouve comme compo- 
sée. » 



Bonjean (1804-1871). 

Le président Bonjean est né à Valence, d'une 
ancienne famille de Savoie éprouvée par des revers. 
11 eut à lutter lui-même contre la pauvreté. Après 
avoir donné des répétitions de droit, il se fit inscrire 
au barreau, tout en continuant ses études juridiques. 
Il fut reçu docteur en 1830 et la même année obtint 
la décoration de Juillet pour sa participation aux 
luttes qui firent triompher la Révolution. Après avoir 
concouru plusieurs l'ois sans succès pour une chaire 
à la Faculté de droit, il acheta une charge d'avocat 
aux conseils du roi et à la Cour de cassation. Lors de 
la Révolution de 1848, il se lança dans la politique et 
se présenta, comme candidat républicain, aux élec- 
teurs de la Drôme qui l'envoyèrent siéger à la Cons- 
tituante. Il ne tarda pas à voter avec la Droite. En 
1850 il se rapprocha de l'Elysée et obtint le porte- 
feuille du Commerce et de l'Agriculture. Il fit partie 
du Conseil d'Etat et fut nommé sénateur en 18o5. 
Le 14 août 1862, il fut élevé à la dignité de grand 
officier de la Légion d'honneur. Il fut enfin, en 1865, 
président de la Chambre des requêtes à la Cour de 
cassation. Après la Révolution du 4 septembre 1870, 
il s'engagea, malgré son grand âge, dans un bataillon 
de marche du huitième secteur. 

Bonjean fut arrêté, par ordre de la Commune, le 
10 avril 1871, et détenu comme otage avec M.Darboy, 
archevêque de Paris, M. Deguerry, curé de la Made- 
leine, et plusieurs ecclésiastiques. Il fut fusillé avec 



6 2 DRÔME 

ses codétenus. Cet acte est une dos taches de la 
Commune de Paris. 

Bonjean a traduit en français les œuvres de Justi- 
nien. Il a composé un Traité des actions et s'est éga- 
lement occupé de questions d'économie sociale, d'his- 
toire naturelle et d'histoire politique. 



V. — HOMMES D'ÉTAT ET ORATEURS 

Génissieux (1740-1804). 

Génissieux, originaire de Chabeuil, était avocat à 
Grenoble au moment de la Révolution, dont il adopta 
avec enthousiasme les principes. Député à la Conven- 
tion nationale, il vota pour la mort du roi, sans appel 
ni sursis et, comme ses amis les Montagnards, se pro- 
nonça toujours pour les mesures les plus rigoureuses. 
Génissieux était un travailleur infatigable; il fit plu- 
sieurs rapports sur la législation, la police et les me- 
sures de sûreté générale. Il ne cessa de combattre les 
émigrés et les prêtres réfractaires. Il eut l'honneur de 
présider la Convention à ses dernières séances. 

Il fut, sous le Directoire, ministre de la justice et 
fit partie du Conseil des Cinq-Cents dont il devint 
président. Il protesta énergiquement contre le 18 Bru- 
maire, ce qui lui valut d'être arrêté et détenu pendant 
quelques heures à la Conciergerie. Cet emprisonne- 
ment eut raison de sa résistance. Oubliant son passé 
révolutionnaire, il accepta les fonctions de juge au 
tribunal d'appel de la Seine. 



B 



ik 



HOMMES D'ÉTAT ET ORATEURS 



63 



Julien (1744-1817). 

Julien de la Drôme (Marc-Antonin), homme poli- 
tique, né au Péage de Romans, adopla avec ardeur 
les principes de la Révolution. Ses compatriotes le 
choisirent comme membre suppléant de l'Assemblée 
législative. Il fut réélu à la Convention. Il se montra 
très violent à l'égard de Louis XVI. Lors du procès, 
il accusa le président Defermon de partialité pour « la 
cause des tyrans ». Lorsqu'il eut à voter, il déclara 
« qu'il avait toujours haï les rois et que son humanité 
éclairée, ayant écouté la voix de la justice éternelle, 
lui ordonnait de prononcer la mort. » 11 se retira de 
la vie politique en 1793, c'est-à-dire, à l'avènement 
du Directoire. Il s'occupa de littérature. Agé de 76 ans, 
il mourut de la chute qu'il fit d'un balcon. 

Didier. (1758-1816). 

Paul Didier, homme politique, né à Upie (Drôme), 
était avocat au Parlement de Grenoble à l'époque 
de la Révolution. Il assista, en qualité de député de 
Grenoble et de quelques autres bourgs de la séné- 
chaussée de Valence, à la fameuse assemblée de 
Vizille. Cependant il revint à des opinions très modé- 
rées et vécut dans l'obscurité pendant la Révolution. 
Il fut nommé professeur à l'école de droit do Greno- 
ble, lors de la réorganisation de l'instruction publique 
sous le gouvernement consulaire. Il devint ensuite 
maître des requêtes au Conseil d'Etat et conseiller à 
la Cour de cassation. Il eut, pendant la Restauration 
de 1814, l'idée d'un plan original qui consistait à mé- 
nager une alliance entre les partisans de la Révolution 
et ceux de l'ancien régime. Il se prononça fortement 



64 



DRÔME 



contre le gouvernement royal "après les événements 
de 1815 et essaya d'organiser un mouvement insur- 
rectionnel en faveur de l'empereur Napoléon. Ayant 
échoué, il fut décapité à Grenoble le 10 juin 1816. 

Baude (1792-1862). 

Baude (Jean-Jacques), homme politique et publi- 
ciste, doit sa célébrité à son passage à la préfecture 
de police. C'est sous son administration qu'eurent 
lieu les événements de Saint-Geimain-l'Auxerrois 
et le sac de l'archevêché de Paris. Il fit partie, pen- 
dant tout le règne de Louis-Philippe, de la Cham- 
bre des députés et du Conseil d'Etat. Ses écrits lui 
ont ouvert les portes de l'Académie des sciences 
morales et politiques. Il s'est surtout occupé d'études 
relatives à la navigation. 

Monier de la Sizeranne (1797-1878). 

Possesseur d'une immense fortune, la Sizeranne 
employa ses loisirs à cultiver les lettres et fit repré- 
senter quelques pièces de théâtre. Puis il aborda la 
politique. Elu député de Die en 1837, il fut constam- 
ment réélu jusqu'en 1848, siégea avec le centre gau- 
che, prit part aux discussions et soutint les idées li- 
bérales. La Révolution de 1848 le fit rentrer dans la 
vie privée. Il oublia bientôt son ancien libéralisme et 
se ralliant à Louis-Napoléon approuva le coup d'Etat 
du 2 décembre 1851. En récompense, accepté comme 
candidat officiel, il fut élu député au corps législatif 
enl852 et vota toutes les mesures de réaction propo- 
sées par le gouvernement impérial. Il fut nommé, en 
1863, membre du Sénat et créé comte. Lorsque 
l'Empire voulut essayer du régime parlementaire, la 



HOMMES D ETAT ET ORATEURS 



5 



Sizeranne soutint cette politique libérale. Il rentra dé- 
finitivement dans la vie privée à partir du 4 septem- 
bre 1870. On doit à M orner de la Sizeranne un grand 
nombre de pièces de théâtre. 11 faut citer notamment : 
Virginie, tragédie en S actes en vers, représentée au 
théâtre de Lyon. L'Amitié de deux anges, comédie en 
3 actes et en vers, fut jouée au Théâtre-Français. 

Sibour (1792-1857). 

L'archevêque Sibour est né à Sainl-Paul-Trois- 
Chàteaux. 11 lit ses études à Viviers, d'où il passa au 
séminaire d'Avignon. Quelque temps après, envoyé 
à Paris, il professa les humanités à Saint-Nicolas-du 
Chardonnet, puis se rendit à Rome, où il reçut l'ordre 
de la prêtrise en 1818. De retour à Taris, il devint 
successivement vicaire à' la chapelle des missions 
étrangères et à Saint-Sulpice. Eu 1822, l'évoque de 
Nîmes le nomma chanoine de sa cathédrale. A cette 
époque, l'abbé Sibour s'adonna à la prédication et se 
fit remarquer par sa parole pleine de chaleur et d'onc- 
tion. Il reçut la mission honorable et délicate de prê- 
cher le carême aux Tuileries. Après la Révolution de 
Juillet, il collabora à l'Avenir et se mit à traduire la 
Somme de saint Thomas d'Aquin. 11 était depuis un 
an vicaire général du diocèse de Nîmes, lorsqu'il fut 
nommé, en 1839, évoque de Digne où il se fit remar- 
quer par son zèle et par sa charité. Il prit part aux con- 
troverses qui eurent lieu sous Louis-Philippe au su- 
jet de la liberté sur l'enseignement et écrivit à ce 
sujet un mémoire remarqué. Après la Révolution de 
1848, il posa sa candidature à l'Assemblée nationale 
dans les Hautes-Alpes et fit une profession de foi 
républicaine. Le clergé de 1848 s'était, en grande ma- 



66 



DRÔME 



jorité, résigné. Sibour suivait donc le mouvement. 
Il se retira cependant de la lutte électorale huit 
jours avant l'ouverture du scrutin. Mais l'amour 
qu'il avait pour les idées démocratiques lui valut 
d'être appelé, le i5 juillet 1848, par le général Cavai- 




gnac, chef du pouvoir exécutif, au siège archiépisco- 
pal de Paris, après la mort tragique d'Affre. Le nou- 
vel archevêque se concilia les sympathies des ouvriers 
en visitant les ateliers, se montra favorable à l'atTer- 
missement des institutions républicaines, enseigna au 
peuple ce qu'il appelait « la Rédemption du prolétariat 
par le travail » et présida à la cérémonie religieuse 



HOMMES D'ÉTAT ET ORATEURS 



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célébrée à l'occasion de la promulgation de la Cons- 
titution républicaine. En 1849, il réunit à Paris un 
concile provincial et, l'année suivante, un synode 
diocésain. Trouvant que M. Veuillot faisait le plus 
grand tort aux idées religieuses par les théories ultra- 
montaines, royalistes et despotiques qu'il défendait 
dans l'Univers religieux, il lança, le 24 août 1830, un 
mandement dans lequel il blâmait le fameux pam- 
phlétaire. Lors du coup d'Etat du 2 décembre 1851, 
l'archevêque perdit les sympathies qu'il s'était acqui- 
ses, en adhérant au coup de force qui détruisait la Ré- 
publique. Brûlant ce qu'il avait adoré, il chantait, le 
3 janvier 1852, à Notre-Dame, un Te Deiim à l'occa- 
sion du succès de Louis-Napoléon. Victor Hugo l'a 
invectivé vigoureusement pour cette défaillance dans 
ses Châtiments. 

Pour récompenser son obéissance, Louis- Napoléon 
le nomma sénateur en 1852. Le 30 janvier 1853, il 
bénit le mariage de l'Empereur avec M" de Montijo 
dont l'influence devait être funeste plus tard à la 
patrie. Au mois de février suivant, il défendit la 
lecture de Y Univers dans son diocèse. Quelques mois 
plus tard, le 16 novembre, il fondait une fête, dite 
fête des Ecoles, qui devait avoir lieu chaque année 
dans l'église Sainte- Geneviève. Le 8 décembre 1854, 
il se prononça pour le nouveau dogme de l'Im- 
maculée Conception. En 1856, il créa àParis de nou- 
velles paroisses et modifia la délimitation des 
anciennes. Enfin le 3 janvier 1857, il inaugurait la 
neuvaine de Sainte-Geneviève à Saint-Etienne-du- 
Mont. lorsqu'un prêtre interdit, l'abbé Verger, se 
précipita sur lui et lui enfonça un couteau dans le 
cœur. Sibour tomba foudroyé. Le meurtrier se ven- 



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DRÔME 



geait des rigueurs nécessaires dont on avait usé 
à son égard. Mais il donnait pour prétexte à son crime 
le besoin de purifier la religion de l'idolâtrie dont, à 
son dire, la Vierge était l'objet. Il s'écriait en frap- 
pant sa victime : « Pas de déesse! » 

Sibour a laissé des œuvres assez nombreuses. Outre 
des discours, on peut citer des brochures et des man- 
dements, notamment sur 1' « Intervention du clergé 
dans les affaires publiques » et « contre les erreurs 
qui renversent les fondements de la justice et de la 
charité ». Dans ses Institutions diocésaines, il de- 
mande plus d'autorité pour les chapitres et plus de 
liberté pour le clergé inférieur; ses Actes de l'Eglise 
de Paris sont relatifs à la discipline et à l'administra- 
tion. 



Montalivet (1801). 

Le comte de Montalivet est né à Valence. Après 
avoir terminé ses études au collège Henri IV, il 
entra à l'Ecole polytechnique d'où il sortit l'un des 
premiers de la promotion de 1822. Devenu élève de 
l'Ecole des Ponts et Chaussées il se fit remarquer de 
Prony qui le signala comme un jeune homme d'ave- 
nir. Il se destinait à suivre la carrière d'ingénieur 
lorsque la mort inattendue de son frère aîné lui ou- 
vrit la porte de la Chambre des Pairs, mais il ne 
commença àsiéger qu'en 1828, époque où il atteignit 
l'âge fixé par la loi. Il vota dès le premier jour avec 
les pairs libéraux et fit partie de l'opposition groupée 
autour du duc d'Orléans et qui était représentée dans 
le Parlement et dans la Presse par Casimir Périer, 
Mole, Laffite, Thiers, Mignet, etc., Montalivet com- 
battit avec vigueur le ministère Polignac qui se pré- 



HOMMES d'ÊTVT ET ORATEURS 



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parait à déchaîner la guerre civile en restreignant 
des libertés si chèrement conquises depuis quarante 
ans : il contribua à la reélection des 221. 

Le 30 juillet 1830, il courut à la Chambre des 
Pairs où plusieurs de ses collègues, d'accord avec lui, 







s'associèrent à la résistance populaire en faveur de"la 
Charte violée par les fameuses ordonnances. Louis- 
Philippe, devenu roi, ne tarda pas à récompenser ses 
services et à utiliser ses qualités d'administrateur et 
. d'homme d'État. 

| Nommé d'abord intendant provisoire de la dotation 
de la couronne, Montalivet reçut ensuite, sur la pro- 
position de Laffi te, le portefeuille de l'Intérieur en 



70 



DROMK 



remplacement de Guizot. Les circonstances étaient 
critiques. La Révolution fermentait toujours dans les 
esprits. Le peuple n'était pas enthousiaste de l'avè- 
nement des d'Orléans sur lequel on avait d'ailleurs 
oublié de le consulter. D'autre part, le procès des 
ministres de Charles X pouvait être la cause de scènes 
sanglantes. Ces scènes, Montalivet sut les empêcher 
par d'habiles mesures. Il fut moins heureux dans son 
projet d'alliance avec les libéraux avancés. La sup- 
pression du commandement en chef des gardes natio- 
nales excita le mécontentement de Lafayette et de ses 
amis. Dupont de l'Eure donna sa démission de mi- 
nistre, et, malgré les efforts de Montalivet pour 
arranger les choses, le ministère Laflite dut se reti- 
rer. 

A l'entrée de Casimir Périer aux affaires (mars 
1831) Montalivet reçut le portefeuille de l'Instruction 
publique et des Cultes. Plein de déférence pour la 
religion, mais défenseur résolu des droits de la société 
civile, il prévint les usurpations du clergé. Il prit en 
main la cause de l'Université et signala son passage 
au ministère par des réformes utiles. 

Il était regardé à juste titre par l'opinion publique 
comme le bras droit de Casimir Périer. Aussi ce grand 
ministre qui, par son énergie et son talent, rappelait 
Richelieu, le désigna-t-il à son lit de mort pour son 
successeur au ministère de l'Intérieur. 

A [peine Casimir Périer avait-il rendu le dernier 
soupir que les partis de l'opposition, reprenant con- 
fiance, relevèrent la tête. Le 28 avril 1832, la du- 
chesse de Berry débarqua près de Marseille, mais 
le mouvement sur lequel elle avait compté ayant 
échoué, elle n'hésita pas à traverser la France pour 



HOMMES D ETAT ET ORATEURS 7 1 

se rendre en Vendée. On crut à une prise d'armes. 
La situation était grave. Le comte de Montalivel, 
s'inspiranl de la vigueur et do la décision de Casimir 
Périer, mit quatre départements de l'Ouest en état de 
siège et prit ses dispositions pour arrêter la duchesse 
de Berry. 

En même temps que les provinces de l'Ouest et du 
Midi avaient inquiété le gouvernement, le parti répu- 
blicain l'avait alarmé par une insurrection. Les ob- 
sèques du général Lamarque, député de l'opposition, 
furent le prétexte de manifestations antigouverne- 
mentales. Il y eut une véritable bataille qui se ter- 
mina par la défaite momentanée des républicains. 

Le 11 octobre 1832 ,1e ministère fut remanié sous 
la présidence du maréchal Soult. MM. Guizot et 
Thiers en firent partie. Le comte de Montalivet 
refusa de s'associer à eux et donna sa démission. 

Il redevint intendant général de la liste civile et 
fut chargé à la Chambre des pairs de remplir les fonc- 
tions de juge d'instruction dans le procès d'avril 
1834 intenté aux rebelles de Lyon. Rentré au minis- 
tère de l'Intérieur, le 22 février 183G, il en sortit au 
bout de quelques mois lorsque Guizot ressaisit le 
pouvoir; mais le lu avril 1837, il accepta du comte 
de Mole le même portefeuille et eut, au sujet des 
élections, de vifs débats à soutenir. Les uns l'ac- 
cusaient de manœuvres immorales et d'influences 
illégitimes; les autres lui reprochaient sa faiblesse 
et sa nonchalance. Ces luttes ne découragèrent pas 
le comte de Montalivet qui trouva assez de loisirs 
pour préparer des projets de loi sur les aliénés et 
sur les attributions des conseils généraux des dé- 
partements. On lui doit aussi la proposition d'une loi 



DROME 



relative à l'achèvement de plusieurs monuments pu- 
blics, tels que la Maison- de Charenton, les Archives 
du royaume, l'Institution des Jeunes Aveugles, l'É- 
cole vétérinaire d'Alfort. Il s'occupa également de la 
réforme du système pénitentiaire. 

Tombé du pouvoir en mars 1839, il se renferma 
dans l'administration civile. La part qu'il prit à la 
fondation du musée de Versailles lui valut un siège 
à l'Académie des Beaux-Arts. 

Après 1848, il se tint à l'écart et s'occupa d'agri- 
culture. Il ne sortit de son long silence que pour don- 
ner son adhésion à la 3 e république lorsqu'il eut bien 
constaté qu'elle était désormais le seul gouvernement 
possible en France. La conquête de ce vieux servi- 
teur de l'orléanisme est une des choses qui font le 
plus d'honneur à notre régime démocratique. 

Comme on le voit, le département de la Drôme a 
donné le jour à des hommes illustres qui ont joué 
un rôle important dans les destinées du pays. Plu- 
sieurs d'entre eux ont soutenu avec énergie les prin- 
cipes démocratiques. Un autre a tenté de sauver les 
Indes que nous ont fait perdre l'incurie et la lâcheté 
de Louis XV. Championneta défendu avec génie la 
France attaquée par l'Europe monarchique. Le comte 
deMontalivet a été un homme d'Etat distingué. Enfin, 
Emile Augier a sa place marquée parmi les plus 
grands écrivains de nôtre époque. La Drôme peut 
être fière d'avoir enfanté des hommes d'élite qui ont 
houqij^fpatrie, la république et l'humanité. 

FIN 



-^TTOEETTE, 3, BUE CàMPaGNE-PREMIÈRE, PARIS.